Page d'archive 25

Sentier

En fin de compte, ça me revient.
La voiture qui était devant moi tout à l’heure a freiné brutalement pour s’engager sur un sentier de terre sur la gauche. Ce sentier-là, je l’ai pris moi aussi. Une fois – une seule. Il y a longtemps. Avec mon père.
Une petite trentaine de mètres et le sentier bifurque sur la droite, une autre cinquantaine et il s’élargit en une cour de graviers. On est alors devant la maison.

Je ne me souviens pas exactement quel âge j’avais, en quelle classe j’allais passer. Mais le gosse de la maison qui devait, selon toute logique, avoir un à deux ans de plus que moi, en paraissait beaucoup plus. C’est une des seules deux choses que je me rappelle à propos de ça.
Il nous vendait les livres de cours dont il n’avait plus l’utilité, et la deuxième chose, c’est que lorsqu’il me les a mis dans les bras, sous le magnifique soleil de juillet, dans sa cour de graviers, devant sa grande maison, sans nous avoir proposé de nous faire entrer, que mon père lui a donné l’argent qu’il en demandait, j’ai pensé qu’il n’en avait pas vraiment besoin.

Fenêtre sur cour

On a une femme qui fait les carreaux
Et un homme qui retire son polo
On écoute la musique très très fort
On va faire pisser le labrador
Puis on lance des regards de glace
Aux p’tits gosses du pavillon d’en face

Sans le plâtre
James Stewart
Mes journées qui passent
Et les journées passent

Voilà on a rempli un caddy
Mon Dieu c’est vrai on est samedi
Si t’es Espagnol, sors ton drapeau
On chasse un chat noir de son capot
On change le jaune pour le marron
Mais on se gare de la même façon

Sans le plâtre
James Stewart
Sans femme qui trépasse
Sans visite, sans grâce

On est sur les réseaux jusqu’à tard
Une fois son soutif, qui veut le voir ?
Verse un pichet dans la jardinière
Sur les bigoudis d’la ménagère
T’as une fille qui grandit à vue d’œil
Elle fait chauffer son lait toute seule

Sans le plâtre
James Stewart
Mes journées qui passent
Et les journées passent

J’ouvre le volet tous les matins
Vais l’après-midi chez mon voisin
Un jour le voisin n’ouvrira pas
Mon volet ne se lèvera pas

Sans le plâtre
James Stewart
Sans femme qui trépasse
Sans visite … de Grace

Sans le plâtre
James Stewart

Fête de la musique

Les deux filles à ma table parlent fort. Pourtant, je ne comprends pas un traître mot de ce qu’elles disent. J’ai taxé une cigarette au menthol à l’une d’elles. Je bois très régulièrement des gorgées à mon verre.
Une grande plume s’envole dans le ciel au-dessus du carrousel. Dans cette foule sourde et saoule, qui la remarquera avec moi ?

L’herbe coupée

Tom trouva son père dans le champ où celui-ci coupait de l’herbe. Le soleil qui traversait les arbres faisait une tache de lumière un peu plus loin derrière lui. Tom pensa à une île. Il pensa aussi que ces choses-là en général, quand on s’en aperçoit, c’est le moment qu’elles choisissent pour disparaître.
Un tas d’herbe mêlée de trèfle avait déjà été coupée. Tom la prit par brassées pour la déposer dans la brouette. Son père continuait lentement et régulièrement à donner de la faux. Lorsqu’il eut fini de ramasser, Tom alla sous l’un des pommiers. Son père s’arrêta et le regarda.
Qu’est-ce que tu viens faire ici, Thomas ?
Je viens t’aider.
Ta mère n’a pas besoin de toi ?
Non, elle n’a rien dit.
Tu as quelque chose à me dire, alors ?
Non, rien. Je ne vois rien du tout.
Tu en es sûr ? fit son père. Puis il reprit son travail.
Tom voulut s’asseoir, mais ne le fit pas. Il se dit que s’il l’avait fait, son père lui aurait dit : « Ne t’assieds pas à cet endroit, il pourrait y avoir des vipères. »
Tonton est là, tu sais.
Oui, je sais.
Il est là pour les foins.
Oui. Vous allez commencer demain.
Son père allait s’arrêter pour battre sa faux, mais après avoir jeté un coup d’œil à la brouette et à ce qu’il avait coupé à l’instant, il changea d’avis, jugeant qu’il y avait assez d’herbe pour quelques jours. Tom remplit la brouette. Son père alla récupérer la pierre dans la corne au pied du pommier, accrocha le tout à sa ceinture.
Faut la mettre dans la grange ?
C’est bon, tu peux rentrer.
Mais je peux la ramener.
Oui, je sais.
Le père de Tom tassa l’herbe, posa la faux par-dessus, empoigna la brouette et commença à la faire rouler péniblement dans le chemin. Tom sauta à travers le petit buisson en évitant les orties, puis il finit par suivre son père à la trace. Ils se retrouvèrent bien vite tous les deux sur la route menant à la ferme. Quand Tom jeta un regard derrière lui, il ne vit plus ni l’île de lumière, ni les deux pommiers.
Va à la maison, voir ta mère et ta grand-mère.
D’accord.
Et dis à ta mère qu’elle sait où me trouver.
D’accord. Je lui dirais.

10 Zico

Aux coups contre la porte, Tom rejoignait sa chambre. Lorsque les gens s’étaient installés dans la salle à manger et que la conversation avait commencé, il ouvrait la fenêtre avec une infinie précaution. Alors, il sautait dans la cour.
En règle générale, il se rendait dans le champ que ses parents appelaient « la terre plate ». C’est là, précisément, qu’il commença à organiser un championnat de football.
Son équipe le remporta trois années consécutives ; il marqua des buts dans chacune des finales ; exploit exceptionnel : la troisième année, il pulvérisa le record de buts sur l’ensemble de la compétition, avec 34 réalisations. Malheureusement, c’est cette même année qu’il dut mettre un terme définitif à sa carrière à même pas quinze ans.

Le champ

Si je me suis décidé à partir
C’était juste histoire de revenir
Si je me suis décidé à partir
C’était juste histoire de me dire

J’ai dit : Tu vois, je t’ai vu
J’ai dit : Me reconnais-tu ?
Ce voyage nous a changé
Je crois savoir ce que tu es

Je voulais te voir différemment
Comme l’étranger en passant
Je voulais te voir différemment
Faire un champ contrechamp

J’ai dit : Je suis revenu
J’ai dit : Me reconnais-tu ?
Ce voyage moi, m’a changé
Je crois savoir ce que tu es

Papiers en ville

Avec ma mère, on est loin de tout.
Alors, comme ce jour-là, quand la voiture est en panne et qu’il y a des papiers urgents à faire en ville, c’est la panade. Ma mère dit souvent : « Ce que ça peut être chiant d’être dépendants des autres ! » et là, pour une fois, je suis bien d’accord avec elle.
Ce matin-là, je n’aimais pas plus Paul que les autres matins, mais comme les autres matins, il avait lui, une voiture qui démarrait. « C’est un brave homme » dit souvent ma mère. Franchement, c’est vrai qu’elle aurait tort de s’en plaindre, vu qu’il est toujours prêt à lui rendre service. C’est rare qu’il lui refuse quoi que ce soit. Cela dit, c’est marrant, parce qu’il y a des fois, ça lui fait vraiment mal à la gueule et je suis sûr qu’il pense non quand il dit oui, c’est les fois où rendre service à ma mère signifie aussi ME rendre service.
Paul. Ah Paul ! Sacré Paul ! On dirait un vieux garçon, alors que la vérité c’est que tout connement, il est séparé de sa femme. Et je peux vous dire … très susceptible sur le sujet. Le mieux, je crois, c’est de ne pas lui en parler du tout, parce que j’ai vu la tête qu’il faisait quand ma mère à tenter le coup. La seule fois.
Il y avait une dizaine d’années qu’ils étaient venus s’installer dans le village et tout avait l’air de gazer et puis, il y a de ça une petite année, subitement, clic-clac patatrac, la belle a fait ses valises. « Il y a un autre homme » disait ma mère. Je répondais rien, sinon souvent que j’en avais rien à foutre. Mais si maintenant j’analyse objectivement la situation, je pense qu’elle était bien trop bien pour lui.
Contrairement aux autres personnes qui ne peuvent pas me piffer dans le village, ce crétin ne rechigne pas à m’adresser la parole. Sauf, merci mon Dieu, ce matin-là … pendant tout le trajet, il s’est contenté de lisser en vain une mèche de cheveux rebelle en me donnant ses petits coups d’œil par-dessus ses petites lunettes.
Il m’a largué devant la gare pour aller à son boulot. Il m’a craché un « Bonne journée ! », que je lui ai aussitôt renvoyé.
Après son départ, je suis entré dans le hall. J’ai pris une barre chocolatée au distributeur.
Paul. Ce bon, ce brave Paul. Il ne m’aime pas, c’est un fait, mais ce qu’il ne sait pas, c’est à quel point il ne m’aime pas. Vu que je suis ressorti quasi aussitôt de la gare pour aller retrouver la raison pour laquelle il pourrait bien me foutre la plus belle trempe de ma putain de vie. Et en attendant ce jour, qui pourrait bien ne pas tarder, quand j’ai ouvert la porte, j’ai lancé :
« Devine qui m’a amené en ville, tout à l’heure ! »

Eteins derrière toi

Suis dans la cuisine je ne sais pas
A un moment tout devient évident
Me lève pour la suivre elle me voit
Ses yeux vont se rétrécissant
Elle dit éteins derrière toi
Chéri, éteins derrière toi

Parle des mots sortent je ne sais pas
A un moment tout devient évident
D’accord en tous points n’est-ce pas
Elle hoche la tête en souriant
Elle dit éteins derrière toi
Chéri, éteins derrière toi

Roule la nuit le jour je ne sais pas
A un moment tout devient évident
Mais le bon chemin n’est-ce pas
Ses traits d’abord s’atténuant
Chéri, éteins derrière toi
Elle dit éteins derrière toi

Voudrais la suivre ne pourrais pas
A un moment tout devient évident
Le bout de la route n’est-ce pas
Mais oui oui c’est ça en sortant
Chéri, éteins derrière toi
Elle dit éteins derrière toi

Mauvais ouvrier

Je me fais l’effet d’être un mauvais ouvrier.
Tout à l’heure, en entrant, j’ai retiré mon blouson. J’enlève mon pull maintenant. C’est pour être plus à l’aise pour faire mon travail et découvrir d’où peut bien venir la panne.
Sans doute, j’ai démonté plus qu’il ne fallait.
Je viens de jeter mon dévolu sur un boulon. J’entreprends de le nettoyer. Le plus consciencieusement possible.

Avant toi tous les pays …

Je ne peux en croire mes yeux
Tes yeux sont incroyables
Ebouriffants tes cheveux
Ton grain de peau implacable

Toi qui tourne autour de moi
Au bout du monde avec toi
Je partirai dans la seconde
Dans la seconde

Avant toi je ne pouvais rien y faire
Tous les pays avaient des frontières
Les étoiles le ciel inaccessibles
Et les voix des mers inaudibles
Et la ville inévitable
Et la terre inaltérable

Mon esprit dans cet état
C’est les cascades les éclats
Et les illusions par ta voix

Mais … mais …
Même s’il n’y a pas de mais …
Toi qui tourne autour de moi
Au bout du monde avec toi
Je partirai dans la seconde
Dans la seconde

1...2122232425


Surlesbordsdunjournal |
Nouvelles pleines d'es... |
9757169781 Thought Elevator... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Boulgom en 100 mots
| Pouvoir écrire la vie
| Nouvellesetseries