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Flash-back

Il faut que je te dise ce que j’ai lu sur le journal d’aujourd’hui. Pierrot a disparu. Pierrot, tu te rappelles, c’est le mec de Flash-back.
Je me doute que tu dirais : « Qu’est-ce qu’on a pu y aller là-bas ! » Et que tu rajouterais : « C’est même chez lui que j’ai trouvé mon vinyle de Dark side of the moon ».
Il n’a pas donné signe de vie depuis le week-end dernier. J’ai su que c’était lui parce qu’il y avait sa photo. Il y avait son nom aussi mais peu importe, nous, on l’a toujours appelé Pierrot.

Je ne sais pas pourquoi j’ai eu soudain envie d’écrire ça. Comme si tu allais frapper à ma porte et entrer et que je pourrais te le dire. Sans doute parce que ce mec et son magasin ne pouvaient que me faire repenser à toi et aux bons moments passés ensemble là-bas.
Et je ne me rends compte que maintenant de la coïncidence – tu me dirais sans doute que ce n’en est pas une – mais j’ai pris à la médiathèque deux disques des Doors. Je vais te dire les titres. Morrison Hotel, L.A. Woman. C’étaient tes préférés je me souviens.

Jours de lenteur

L’intitulé de ma mission
Déjà écrit au brouillon
Comme le tableau endormi
Dans les yeux de Tanguy

Hirondelle
Petite aile
Ma petite aile
C’était toi
Toujours toi

Le bateau se réveillera
Ah sa sacrée gueule de bois !
Avec les yeux endormis
Sur le tableau de Tanguy

Hirondelle
Petite aile
Ma petite aile
C’était toi
Toujours toi

Mais tu as eu comme en horreur
De vivre des jours de lenteur
C’est comme ça que ma mission
N’est restée qu’un brouillon

Hirondelle
Petite aile
Quel ciel
S’il est sans toi ?

( Tableau : Jour de lenteur ( Yves Tanguy ) ( 1937 ))

Quelque chose de nocturne

Je l’aime et …

C’est quelque chose de nocturne qui m’est tombé dessus en pleine journée. Quelque chose d’obscur, de lent, de rampant …
Ma vie, j’ai été obligé de lui donner de la vitesse, de l’étourdissant, de l’inconscience …
Maintenant, quelque chose d’un cauchemar, d’une lune noire, qui irrésistiblement s’accroche au moindre de mes pas, m’empêche pour ainsi dire d’avancer.
Ça faisait longtemps.

Ça fait longtemps, longtemps …

Les maladies auxquelles on ne pense pas

Je suis dans le couloir, personne ne vient. Une infirmière passe et je l’arrête. Je lui demande si le Docteur Vallet est là. Cinq minutes plus tard, on s’occupait de moi. Le Docteur Vallet, c’est mon cousin. Si tu connais personne …

J’aurais pu plus mal tomber. Le gars était dingue de sport lui aussi. On a pris toutes les chaînes et on a partagé la note. Faut dire qu’on ne dormait pas beaucoup lui et moi. A la fin, même les infirmières la nuit passaient regarder la télé avec nous. Faut dire qu’il avait des prises de sang toutes les heures, même la nuit. Il avait toutes les articulations violettes, les coudes, les genoux. Y’a de ces maladies, quand même.

Elles étaient obligées de me laver. J’étais pas bien. Bon, je m’en fous qu’elles me voient, elles en voient d’autres tous les jours, mais quand même. Quand t’en arrive là, c’est là que tu vois qu’on est peu de chose. On est rien sur terre. Quand on est jeune, on n’y pense pas, on est jeune, on ne pense qu’à vivre, c’est tout. D’ailleurs, heureusement qu’on n’y pense pas.

Un de mes potes a eu un cancer à vingt-cinq ans. On ne lui a pas coupé la jambe mais elle est toute raide, comme morte. On est rien sur terre, oui, on est peu de chose.

Sine die

Je l’aime et …

Je suis le gardien de la flamme. Il y a une flamme et j’en suis le gardien.
Il y a une flamme, mais je suis un saxophoniste sans instrument, sans souffle. Un souffle sans chaleur. Il y a une flamme mais je suis un joueur sans jeu, sans enjeu. Une nuit sans rêve, une vie sans toi.
Je suis le gardien de la flamme. Il y a une flamme, je la garde, la regarde.

… … … … … …

Tes cheveux sur mon front, ta chaleur m’enveloppe, ton souffle sur ma joue, un souvenir de souffle, ton « Je t’aime » à mon oreille, ce « Je t’aime » sur tes lèvres, un souvenir de lèvres.

… … … … … …

Je suis trempé jusqu’aux os par cette pluie qui a cessé, qui a séché depuis longtemps, ébouriffé par ce vent qui s’est tu depuis longtemps, ébloui par ce soleil qui s’est couché depuis longtemps comme je suis émerveillé par cette neige qui a fondu, a disparu depuis longtemps.

… … … … … …

Mon idée était de construire quelque chose de neuf. Je me suis mis à creuser la terre pour les fondations.
Aujourd’hui, tous les travaux sont arrêtés. Tout est ajourné, remis sine die.
J’aurais bien dû me douter qu’en voulant creuser ici, j’allais mettre au jour tout ce que j’y avais moi-même enterré.

Est-ce écrit ici ?

N’est-ce pas signe
Que tout espoir
N’est pas indigne ?
Est-ce écrit ici
Que cette histoire
N’est pas finie ?

N’est-ce pas signe
Que tout espoir
N’est pas indigne
Ce grand soleil sur des champs de gel
Au sortir de la longue année cruelle ?
Est-ce écrit ici
Que cette histoire
N’est pas finie ?

Est-ce écrit ici
Un aller sombre et le retour lumineux ?
Le pain noir avalé, ses jours heureux ?

Elle dort

J’écris
Elle dort
J’écris qu’elle dort
J’écris
Peut-être
Elle rêve
J’écris
Qu’elle rêve
Peut-être
J’écris
Qu’elle est belle
Et elle est belle

Dans un instant, elle s’éveillera
Elle sera comme là près de moi
Dans un instant, elle s’éveillera
Je sais que j’effacerai ça

J’écrirai alors que je dors
J’écrirai alors que je rêve
Qu’à côté de moi elle dort
Et que j’écris dans ce rêve

Eternuements

Toi ? … Moi ! …
Oui mais stop voilà
Si je m’apitoie !

Un train qui vient, c’est la récré
Quelque part le muezzin tousse

Certains avenirs passent, pas tous
Que fait la voisine d’à côté ?

Oh dans ma nacelle
Ce qu’elle serait belle !
Ciel ! … Ciel ! …

Tout le monde est en vacances
Sauf ceux du dessous qui s’engueulent

Ah merde alors, fermez vos gueules !
J’essaie de rester en partance

Cette femme du dessus
Encore éternue
Nue ? … Nue ? …

Pièce

Je l’aime et …

Les personnages :
Moi, assis près de la cheminée, écrivant sur un bloc, jetant par instants un œil sur le journal télévisé.
Ma mère, assise dans le vieux fauteuil, regardant le journal télévisé, jetant par instants un œil sur moi.

Mon père, de l’autre côté, sur ma gauche, penché sur son livre de chevet du moment, dans cette attitude des dernières années de sa vie, le coude sur la table, le poing collé à la joue.
Ma grand-mère, en face de moi, tournant le dos au téléviseur, me regardant avec les mêmes yeux qu’elle avait quand je rentrais dans la maison en courant, venant me blottir dans son giron.
Mon grand-père, à la droite de mon père, se roulant une cigarette, une moitié de verre de vin devant lui, unique reste de notre repas et qui comme sa fille attend la diffusion du bulletin météo.

ACTE 1

Au début de l’acte, personne ne parle. Ni les vivants, ni les morts.

Courbée, les mains au ras du sol

Je l’aime et …

Lorsque j’arrive, je vois ma mère effeuillant un arbuste au coin de la cave et ramassant ses feuilles, courbée, les mains au ras du sol.
Régulièrement elle et moi, dans cette même position, nous avons arraché des mauvaises herbes, travaillé au jardin, au champ, plantant, semant, récoltant dans la terre le fruit de ces semailles.
Notre position, courbée, les mains au ras du sol, si jamais elle ne me faisait pas penser au film Les glaneurs et la glaneuse et par conséquent au tableau de Millet – je dois dire que les vêtements de ma mère y étaient pour quelque chose – elle m’évoquait des personnages de quelque vieux film japonais en noir et blanc, courbés eux comme nous, leurs mains au ras du sol, plongées dans l’eau des rizières.
Pour quelques instants, peut-être quelques minutes seulement, bizarrement, cette pensée me redonnait du courage.

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