Archives pour la catégorie ( Poses et problèmes )

Les maladies auxquelles on ne pense pas

Je suis dans le couloir, personne ne vient. Une infirmière passe et je l’arrête. Je lui demande si le Docteur Vallet est là. Cinq minutes plus tard, on s’occupait de moi. Le Docteur Vallet, c’est mon cousin. Si tu connais personne …

J’aurais pu plus mal tomber. Le gars était dingue de sport lui aussi. On a pris toutes les chaînes et on a partagé la note. Faut dire qu’on ne dormait pas beaucoup lui et moi. A la fin, même les infirmières la nuit passaient regarder la télé avec nous. Faut dire qu’il avait des prises de sang toutes les heures, même la nuit. Il avait toutes les articulations violettes, les coudes, les genoux. Y’a de ces maladies, quand même.

Elles étaient obligées de me laver. J’étais pas bien. Bon, je m’en fous qu’elles me voient, elles en voient d’autres tous les jours, mais quand même. Quand t’en arrive là, c’est là que tu vois qu’on est peu de chose. On est rien sur terre. Quand on est jeune, on n’y pense pas, on est jeune, on ne pense qu’à vivre, c’est tout. D’ailleurs, heureusement qu’on n’y pense pas.

Un de mes potes a eu un cancer à vingt-cinq ans. On ne lui a pas coupé la jambe mais elle est toute raide, comme morte. On est rien sur terre, oui, on est peu de chose.

Soir de blues

Un soir de blues … un soir comme ce soir …
Quelques mois plus tard, quand Romain s’était remémoré cette histoire, s’interrogeant sur la raison qui l’avait poussé dehors, il avait conclut que ça ne pouvait être qu’un soir de blues, un soir où l’on prend sa voiture pour rouler sans but si ce n’est peut-être celui de retarder un peu, à défaut de le supprimer, le moment où on prend conscience qu’il est le énième – qu’il ne fera aussi que précéder le énième plus un, le énième plus deux, etc … – d’une longue série en solitaire et non le premier de quelque chose – quoi ? – d’autre, de nouveau. Même si justement, ce moment où le blues, la déprime nous choisit pour aller traîner, il pleut des cordes.

Ses vêtements, son sac à dos, son visage, ses cheveux dégoulinants – c’est sur le bord de cette route du Palais qu’il le trouva. Et au moment où l’homme monta, Romain tourna le bouton de la radio pour l’éteindre, sans s’en rendre compte, comme il avait quelques secondes auparavant ralenti et stoppé sa voiture une dizaine de mètres après l’avoir dépassé.
Vous allez où ? demanda Romain lorsque l’homme fut assis à côté de lui.
Au foyer.
Au foyer ?
Au foyer Emmaüs, j’espère qu’il est encore ouvert, sinon … Il ferma les yeux un très court instant, qui lui permit de préciser dans le confort de cette obscurité : Celui en ville est fermé.
Romain se tourna vers le profil de l’homme pour la première fois. Je ne sais pas où est celui-ci, demanda-t-il, c’est encore loin ? Puis rapidement, il regarda de nouveau la route.
Non, pas trop.
Vous me direz ?
L’homme ne répondit pas, posant les yeux sur le paquet de cigarettes sur le tableau de bord.
Servez-vous.
Non, merci, merci, non.
C’est un peu impressionnant.
Eh quoi ?
Ça, fit Romain, la pluie, le vent. Et du coin de l’œil, il vit sur le visage de son passager ce qu’il prit pour un petit rictus narquois.
Sur le bord de sa route, sous les trombes d’eau, l’homme devait presque toucher au but car tout de suite après un petit bois, une allée apparut sur la droite. Sans un mot toujours, il posa la main sur le volant.
Ça a l’air ouvert, observa Romain après s’être arrêté.
L’homme regarda dans la direction de la faible lumière que l’on distinguait derrière le voile de pluie. Il sourit, s’apprêtant à descendre, ouvrant déjà la portière et le passage aux rafales humides. Romain eut à ce moment-là le pressentiment que l’inconnu n’allait rien dire, s’en aller comme ça – il ne souhaitait aucun remerciement, ce n’était pas ça …
Alors, à une prochaine fois peut-être, choisit-il de dire.
L’homme qui regardait l’allée sombre, fit en la désignant d’un infime signe de tête : Oui, là, peut-être.
Alors qu’il avait déjà posé un pied sur la terre ferme, l’homme prit désormais tout son temps pour s’extraire du véhicule et se retrouver à nouveau sous la pluie qui paraissait tomber de plus belle. Et lorsqu’il fut enfin descendu et eut claqué la portière, il devînt silhouette derrière la vitre et alors, pendant une seconde mais qui lui sembla très longue, Romain eut l’impression d’un être étrange, peut-être comme il s’imaginait quelque créature mythologique. Peut-être y eut-il aussi un éclair ? en tous cas, cette silhouette disparut dans la nuit – à jamais ?

Harcèlement

1

Remarque, elle est bien foutue, fit Marc en soufflant la fumée de sa cigarette.
Il regarda Jean-Michel qui était toujours assis derrière le bureau. Et aussitôt, il regretta ce qu’il venait de dire. C’était la deuxième fois en quelques minutes qu’il laissait entendre que tout ce qui arrivait à la fille venait de ce qu’elle avait un physique agréable. Malheureusement, il avait dit ce qu’il avait dit et son collègue avait bien entendu.
Qui ça ?
Elle.
Elle ? La fille, là ?
Hunhun, oui.
Jean-Michel fit sa petite moue habituelle.
Si vraiment il fallait avoir une conversation, alors pourquoi pas celle-là ? pensa Marc. Quoi ? Tu la trouves pas bien foutue ?
Non, c’est vrai qu’elle est pas mal, mais je sais pas, dit Jean-Michel.
C’est pas vrai ça. T’es vraiment difficile, toi !
Cette fois, Jean-Michel proposa à Marc son petit rire forcé, la copie conforme de celui qu’il réservait aux visiteurs quand ceux-ci s’essayaient à faire de l’humour.
Le téléphone se mit à sonner. « Ah, ça faisait longtemps », fit Jean-Michel après avoir fini de bailler. Il regarda l’appareil pendant que celui-ci sonnait deux fois, prit le tas de feuilles devant lui, les tassa en les tapant sur le bureau et les posa un peu plus loin sur sa droite. Il décrocha après deux nouvelles sonneries.
Marc tira une dernière bouffée de sa cigarette et la jeta sur le sable dans la vasque, puis il fit le tour et rentra. Il alla tout de suite dans leur minuscule cuisine. Il retira sa parka et l’accrocha à la patère contre celle de son collègue. Il l’entendait expliquer à son interlocuteur qu’il n’y avait plus personne, qu’il ne pourrait joindre aucun employé dans aucun service à cette heure-ci.
Quand Marc ressortit de la cuisine, Jean-Michel répétait ce qu’il venait de dire avant de raccrocher : « Rappelez demain matin. »
Marc fit coulisser la fenêtre pour la fermer. Il jeta un vague regard sur la vasque ; le mégot de sa cigarette pas complètement éteint produisait quelques dernières volutes. Finalement, il choisit de retourner appuyer l’arrière de ses cuisses contre le radiateur brûlant.
Alors comme ça tu la trouves bien, toi ? continua Jean-Michel.
Si vraiment il fallait avoir une conversation … pensa encore Marc. Ouais, mais t’as pas intérêt à lui répéter, sinon gare à toi. Il marqua une pause. Toi, je sais pas ce qu’il te faut !
Je euh … je la trouve pas bien féminine, de visage tu vois. Jean-Michel mit ses mains le long de ses joues et les fit redescendre.
Merde.
Comme ça, elle te plait ! Jean-Michel ricana, puis secoua la tête.
Ouais. Mais bon, j’vais te dire, moi on s’en fout, l’important c’est toi. Toute la journée, je suis là, je te dis : « Regarde celle-là, t’as vu ? » et toi : « Ouais, bof » et « t’as vu celle-là ? » et toi : « Ouais, bof » et elle, elle arrive, et toi : « Ouais, bof. » Je vais pas y arriver avec toi, c’est tout !
Jean-Michel avait cette fois un large sourire, pas du tout forcé celui-ci. Il ne le garda cependant pas longtemps, il devînt soudain pensif et se mit à regarder quelque chose sur le bureau.
Non, mais y en a qui sont bien foutues, des filles, dit-il.
Ben oui.
Je veux dire ici, il y en a qui sont bien foutues.
Ouais ?
Jean-Michel avait toujours le regard baissé. Marc posa une nouvelle fois les yeux sur l’endroit que son collègue semblait regarder, sans rien y voir de plus que ce qu’il connaissait par cœur.
Mais elles sont trop jeunes, lâcha finalement Jean-Michel après un silence assez long.
Eh ouais, qu’est-ce que tu veux, t’es trop vieux !
Quelques secondes passèrent, pendant lesquelles Marc regretta d’avoir dit ça, et – puisqu’il l’avait dit – vérifia qu’il n’avait pas vexé Jean-Michel.
Remarque, fit celui-ci, la fille, là, elle doit être très douce. Ouais, je sens ça. J’aime bien les filles douces. A mon avis, elle doit être très douce.

2

Y a un mec qui arrête pas de la faire chier, fit Jean-Michel.
Il s’était rapproché de Marc pour lui dire ça, et il regardait le parking par la fenêtre.
Ah ouais ?
Regarde, c’est ça, il lui a défoncé toute sa voiture à coups de pied.
Marc essaya de regarder plus en détail ce qu’il avait déjà observé quand la 205 blanche s’était garée tout à l’heure à côté de la sienne : les portes latérales et la porte du coffre enfoncées en deux ou trois endroits chacune.
Et puis il arrête pas non plus de lui téléphoner sans arrêt.
Oui, c’est ce que j’ai compris.
C’est un mec dérangé, c’est tout. C’est pour ça que je lui ai dit qu’il faudrait qu’elle trouve quelqu’un pour lui faire comprendre. Regarde, continua-t-il en se déplaçant légèrement, il lui a tout enfoncé la carrosserie de sa bagnole, tous les deux côtés, t’as peut-être pas fait gaffe tout à l’heure quand elle est arrivée mais tous les deux côtés sont enfoncés. Il lui a pété toutes les vitres aussi.
Putain.
Et c’est pas tout, il lui a cassé toutes les commandes du tableau de bord, elle pouvait plus rouler. Il a fallu qu’elle fasse réparer tout, les vitres et le tableau de bord pour qu’elle puisse rouler. Mais comme y a des témoins qui l’ont vu faire et qu’elle a porté plainte, c’est lui qui va payer.
Marc hocha la tête, réfléchit quelques secondes. Mais euh … c’est un type avec qui elle est sortie ?
Non, c’est un type qui la drague !
Quoi ?!
Ouais. Non, elle est pas sortie avec lui. Non, ce mec-là, il a dix-huit ans je crois et il la drague. Je vais te dire, elle m’a raconté tout ça l’autre jour.
Jean-Michel fit quelques pas. Il hocha la tête et désigna la porte qui donnait sur ce qu’on pouvait considérer comme une salle d’attente.
On est bien resté jusqu’à neuf heures et demie là, à discuter, poursuivit-il. Je crois qu’elle l’a connu par une copine à elle. Et lui, il a flashé et veut sortir avec elle. Je sais plus ce que sa copine lui a dit au type mais je crois qu’elle s’est fâchée avec sa copine à cause de ça. Enfin quand elle l’a revu, elle lui a dit qu’elle ne voulait pas de lui, mais le mec veut pas comprendre … c’est pour ça …
Ben dis donc.
Faut qu’il comprenne ce mec une bonne fois pour toutes !
C’est sûr.
Elle m’a dit tout ça l’autre fois, là, j’t'jure. Cette nana, tu vois, elle était avec un autre type et il la battait. Elle a eu un gosse avec lui et il la battait. Elle avait des bleus et pendant longtemps elle a rien dit. Elle l’a largué, mais il voudrait bien revenir avec elle. Moi, j’lui ai dit : « Fais gaffe, j’ai connu ça je sais, j’ai connu ça dans ma famille, un mec qui bat sa femme, il recommencera. Y va dire que c’est fini, qu’il s’est calmé, qu’il a changé, mais peut-être pas tout de suite, dans deux ou trois mois, dans un an, mais ça reviendra je sais » … Alors je sais pas, j’crois qu’elle veut pas revenir avec lui.
Elle est beaucoup demandée, c’te fille ! fit Marc comme Jean-Michel repassait devant lui et se dirigeait derrière le bureau pour se rasseoir à sa place.
Ouais enfin, elle est un peu … ( Jean-Michel s’arrêta puis finalement il leva sa main et l’agita à côté de son œil ) elle est un peu bizarre.
Ah ?
Ouais, elle paraît.
Marc hocha la tête. Il ne l’avait vu c’est vrai que quelques minutes mais il ne voyait pas ce qu’elle pouvait avoir de bizarre. Il alla dans la cuisine, retira sa parka de la patère et l’enfila.
Bon, je vais fumer une clope. Tiens, je vais ouvrir un peu la fenêtre comme ça on pourra parler.

3

C’est agréable.
Ouais, après tous ces jours de pluie.
J’en ai profité cet après-midi. Je suis allée dans le parc faire un tour avec la petite.
T’as été au carnaval ?
Ouh la, non, sûrement pas. Je peux pas, avec lui !
Et ouais, c’est sûr.
Je peux plus rien faire sans être accompagnée.
T’as pas des frères qui pourraient lui faire comprendre, non ?
Si j’ai des frères … mais c’est pas mes frères mais si ça continue y en a quelques-uns qui vont lui faire comprendre. Et s’il a pas encore compris, il va comprendre.
Marc qui avait croisé les mains et posé le menton dessus regarda la fille, intrigué par ses paroles et le début de la conversation qu’elle avait avec son collègue.
C’est ça qu’il faut faire, fit celui-ci.
J’en connais quelques-uns qui sont vraiment pas contents du tout parce qu’ils voient dans quel état ça me met.
La fille regarda Marc, peut-être pour la première fois depuis qu’elle était entrée.
Ah non, je sais pas comment il fait. Il doit me surveiller ou je sais pas.
Sans doute, fit encore Jean-Michel.
L’autre fois, j’ai voulu faire un truc sans être accompagnée. Je te promets, c’est un endroit où je vais jamais et j’ai voulu y aller toute seule. A un moment, je marchais, j’ai entendu un scooter, je me suis retourné. C’était lui. J’ai dit : « C’est pas vrai ! » Je peux te dire que j’ai vite couru chez ma mère. Je suis rentré à toute blinde dans le hall et la voisine m’a demandé ce qui se passait. Elle a eu peur … ( La fille s’esclaffa en se rappelant la voisine de sa mère. ) Je lui ai gueulé dessus, la pauvre, poursuivit-elle, son rire disparaissant aussitôt. « Y a rien ! Y a rien ! » j’ai dit … Encore hier soir, il m’a téléphoné quand j’étais ici. Là, tu vois, je ris, mais t’aurais dû me voir hier, c’était pas la même chose. Je me suis mise à trembler comme une feuille quand j’ai vu que c’était lui qui appelait. Je suis sortie dehors pour prendre l’air et me calmer un peu parce que sinon … Ce qu’il y a, c’est que je n’arrive pas encore à lui répondre. Si j’arrivais à lui répondre et à lui dire ses quatre vérités, peut-être qu’il se calmerait …
Je sais pas, ça m’étonnerait, dit Jean-Michel, non ce qu’il faut …
En tous cas, je peux plus continuer comme ça. Je sors plus de chez moi. Là, ça va, je sais que c’est fermé, qu’il pourrait pas rentrer. Mais dans les autres endroits où je fais des ménages, et que ça l’est pas … quand la porte de l’escalier en bas est même pas fermée, alors là j’ai toujours peur de le voir surgir. Je vais te dire, j’ai même peur d’ouvrir les vitres de ma voiture ou alors si je le fais, je l’ouvre comme ça.
Elle montra un petit espace entre son pouce et son index en se tournant vers Marc et lui souriant. Marc acquiesça, lui rendit son sourire.
J’ai vu ça à la télé, fit soudain Jean-Michel, c’est arrivé y a pas longtemps la même chose, tu l’as pas vu ?
Non, fit-elle.
C’est une nana qui était sortie avec un type et ils ont eu un gosse ensemble. Elle est partie avec le gamin. Et lui, il l’a poursuivie. Je sais plus comment ça s’est passé au juste mais il arrêtait pas de la harceler. Elle a été obligée de porter plainte.
Ouais, ouais, coupa la fille.
Sinon, il aurait jamais arrêté.
Moi je sais plus quoi faire. J’aimerais bien recommencer à avoir une vie normale, pas être obligée d’avoir toujours quelqu’un pour sortir. Attends c’est que ça va loin ! Il m’a dit : « Là, c’est ta voiture, mais la prochaine fois, ça sera toi ! » T’imagines !?
C’est pour ça, je te dis, il faut qu’il comprenne …
Ah mais c’est sûr !
La fille se tourna légèrement. Finalement, elle pencha la tête en arrière pour jeter un œil sur la pendule se trouvant juste au-dessus d’elle.
Enfin, bon … c’est l’heure, il faut que j’y aille.
Ouais, allez, fit Jean-Michel, bon courage.
Ouais, fit-elle en essayant de rire.

4

Marc leva la tête en voyant une 205 blanche approcher et finalement choisir de s’engouffrer tant bien que mal sur la place à côté de sa voiture. Pendant un bon moment, ne voyant personne en descendre, il commença à se poser des questions. Finalement, la portière s’ouvrit d’un coup.
C’est ça, vas-y enfonce ma portière, tu vas voir ! s’exclama-t-il.
Quoi ? demanda Jean-Michel qui était assis derrière le bureau.
Ah, la fille dans la voiture, là. J’ai dit : « C’est ça, enfonce la portière de ma voiture et tu vas voir. »
Ah non, mais c’est pas elle.
Marc réfléchit. Il n’avait pas compris pourquoi son collègue avait dit ça. Il voulait lui demander une explication mais la fille approchait.



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