Archives pour la catégorie ( Poses et problèmes )

Bien sûr

Il faisait une chaleur étouffante et je suis allé aussitôt à son appartement et j’ai sonné peut-être quatre ou cinq fois – quatrième sonnette à partir du bas ; il n’y avait pas de nom mais elle ne le mettait jamais de toute façon – et il n’y a pas eu de réponse bien sûr.
Je suis allé m’acheter un paquet de clopes au coin de la rue en craquant le seul billet de mon porte-monnaie – elles avaient pas mal pris pendant tout ce temps – et je suis revenu me poster devant chez elle et sur le bord du trottoir, j’ai fumé deux clopes et quand un mec est sorti, je lui ai posé la question et il m’a bien sûr répondu que ça ne lui disait rien mais qu’il n’était pas là depuis longtemps et je l’ai bousculé et j’ai jeté un œil aux boites aux lettres et là non plus, je n’ai pas vu son nom.
Au premier bien sûr je ne l’ai pas vue et au deuxième non plus mais au troisième, j’ai entendu son rire en entrant et j’ai longé le comptoir et suis allé m’asseoir à une table dans un coin et une musique lourde, répétitive, glaciale passait à ce moment-là et le contraste m’a transpercé …
Elle m’a bien sûr aperçu quand le serveur est venu à ma table et elle a eu un mouvement d’arrêt et finalement, s’est décidée pour un sourire et s’est penchée pour jouer son coup.
C’était pas comme ça bien sûr que pendant ces années j’avais imaginé revenir dans cette putain de ville et que pendant ces derniers mois j’avais imaginé nos retrouvailles …
Bien sûr, la cinq, avec sa chance habituelle, est allée se loger dans une poche du milieu.

C’est pas loin

Les portes sont grandes ouvertes. Ça n’arrive jamais, c’est la première fois qu’il voit ça, c’est la raison pour laquelle il est surpris. Comme il s’approche, il comprend que ce sont les deux mecs baraqués assis sur les marches de part et d’autre qui les tiennent dans cette position, laissant un maigre passage pour entrer et sortir.

A l’intérieur, il attend dans le couloir. On passe devant lui, on lui dit : Bonsoir, il répond. S’il attend là, c’est parce que doit s’y trouver la loge du gardien. Il s’aperçoit rapidement qu’à la place de la porte, il n’y a que le mur. Cette découverte le trouble.
Une femme sort mais à peine a-t-elle dépassé les deux montagnes sur les marches, il la voit hésiter et regarder dans sa direction. En fin de compte, elle revient sur ses pas, repasse en sens inverse devant lui, lui redit : Bonsoir et disparaît dans le couloir.

Une fille s’arrête à sa hauteur. Le fait qu’elle le fasse l’étonne car bien qu’il la connaisse de vue, il croit ne jamais lui avoir adressé la parole.
Son étonnement fait qu’il a beaucoup de mal à saisir ce qu’elle lui dit. Finalement, non, il ne rêve pas, elle l’invite à venir chez elle. Il la regarde intensément ou du moins il essaye de le faire ; elle lui sourit, elle est très jolie. Il accepte sa proposition sans vraiment réfléchir.
C’est pas loin, dit-elle.
Il a déjà fait un pas vers la sortie mais elle l’arrête en lui agrippant le bras. Lorsqu’il se retourne, il la voit qui ouvre une porte qu’il n’avait pas vue dans son dos. Elle pourrait dire : C’est juste là, mais elle ne dit rien.

Alors que la porte va se refermer, il aperçoit à nouveau la même femme, celle qui était sortie précédemment, ses yeux fixent l’endroit où il était quelques secondes auparavant.

La pièce est petite. Et qui plus est un lit en dévore une grande partie de la surface. Le lit se trouve derrière la porte, celle-ci a frappé un des montants quand elle a été ouverte. Elle est maintenant refermée.
Sur sa gauche, la pièce se prolonge et s’abîme progressivement en flèche vers le sol et il n’arrive pas à distinguer ce qu’il y a tout au bout. Il ne se demande pas par quel miracle tout de suite après avoir pénétré dans une pièce au rez-de-chaussée, on peut se retrouver sous un toit.

Il y a une autre fille assise sur le lit, blonde celle-là, qui regarde vers le milieu de la pièce où se trouvent un petit groupe de personnes très compact qui leur tournent le dos. Ils sont manifestement en train de fumer et de boire. Il ne les voit pas parler entre eux comme il serait naturel qu’ils le fassent.
Son hôtesse et lui s’asseyent sur le lit côte à côte et il lui voit une cigarette entre les doigts quand elle la porte à ses lèvres pour en tirer une bouffée. Mais il ne saurait dire ce que devient cette cigarette quand ils basculent ensemble sur le lit, qu’elle vient rapidement sur lui et l’embrasse.

Ils s’embrassent. Il embrasse l’autre fille. Puis à nouveau la première. Et les deux filles s’embrassent en commençant à le déshabiller. Cheveux blonds, cheveux châtains, il est enlacé entre les corps des deux filles.
Il prendra conscience de leur éloignement quand il se retrouvera couché sur le ventre, sa tête reposant sur son bras.

Soudain, il sait avec certitude que quelque chose vient. Il tourne la tête. Il ne voit rien, c’est-à-dire rien de plus que ce qu’il a vu en entrant, le plafond qui part en flèche, le groupe de personnes au centre de la pièce lui tournant le dos.

Il sent sur ses hanches, ses côtes, sur sa peau qui se plisse des instruments froids. Se faisant violence, il tourne une nouvelle fois la tête du plus qu’il peut. Il y a quelque chose.
Est-ce un homme, une femme ? Un gigantesque insecte noir ? Il n’a pas eu le courage de regarder plus longtemps. Sont-ce des doigts ? Des antennes ? Des pointes, comme celles de stylos-plume ?
Cela va, cela avance encore, sur lui. D’une seconde à l’autre son corps sera recouvert.
Il est assailli par une grande frayeur et bientôt il le sera par une plus grande encore.

Lectures

Allez savoir pourquoi, tout à l’heure, ce nom m’est venu à l’esprit : Michel Strogoff. C’est sans doute le premier livre à m’avoir transporté ailleurs. Le temps de sa lecture, j’étais en Russie.
J’ai lu, j’ai lu, j’ai lu et aujourd’hui je lis, je lis, je lis. Mais quel livre ? Et qu’est-ce qui se passe ? Et en fin de compte, de quel côté ? quelle est la vérité ?
Je lisais Le vieil homme et la mer pendant que le feu finissait de consumer la maison voisine sous les regards impuissants de ses propriétaires, de ma mère et de mon oncle, des autres voisins et des pompiers. J’ai lu Brautigan des après-midi d’été quand je m’échappais jusqu’à la rivière et y trouvais là l’ombre accueillante d’un arbre. Je lisais L’idiot pendant mon impatiente convalescence à l’hôpital suite à une opération bénigne.
J’ai lu le Tropique du Cancer sur un banc du Champ de Juillet à Limoges pendant mes pauses déjeuner, où un jour un homosexuel est venu s’asseoir à côté de moi et m’a posé la main sur la cuisse et n’a pas insisté quand je lui ai dit n’être pas intéressé. C’était ce livre que j’avais dans les mains car ça s’est passé le même jour, quand une fille m’a abordé pour me taxer une cigarette et m’a proposé d’aller boire un verre et que je lui ai répondu que je n’avais pas le temps – ce n’était pas la vérité. J’étais amoureux. Elle me manquait terriblement.
J’ai lu Voyage au bout de la nuit dans la chambre universitaire de Valérie, assis ou allongé sur son lit pendant qu’elle et une copine étaient en train de réviser leurs cours en vue des examens qui approchaient et pour lesquels moi j’avais fait en partie l’impasse. Je lisais les recueils de nouvelles de Bukowski quand je l’ai rencontré et peu après elle s’est mise à m’emprunter mes livres, elle avait d’ailleurs Au sud de nulle part dans son sac quand nous sommes allés dans le bar à côté de son lycée.
J’ai lu Michel Strogoff en hiver alors qu’une profonde couche de neige recouvrait tout le pays … ou en plein été, pendant les grandes vacances, en short et tee-shirt alors que le thermomètre affichait trente-cinq degrés.

A un moment

Mes autres potes et moi, on avait pas mal de choses.
J’avais un tombereau de disques et des posters sur les murs. Un avait un bordel, on ne pouvait pas s’y tourner. Un avait tout un attirail : un tableau à dessin, un rameur et des haltères, même si manifestement il ne devait s’en servir que rarement. Un autre avait la télé. Mais lui, il n’avait rien de tout ça.
Il avait un petit poste radio et une boîte à chaussures avec quelques cassettes dedans. Les murs étaient dans le même état qu’il les avait trouvés quand il était arrivé, c’est-à-dire nus. Sur sa table, il y avait ses classeurs de cours impeccablement entassés les uns sur les autres et son cartable était posé par terre contre le mur. Le lit était fait au carré et c’était très propre, pas un mouton de poussière, pas une miette.

On ne restait pas. Je ne faisais qu’y passer le chercher. Ça pouvait nous arriver de prendre ma voiture mais le plus souvent nous allions à pied. On allait boire un verre dans le centre, on faisait parfois une partie de billard.

Un soir, alors qu’on se trouvait pas loin d’elles, on s’est mis à en parler. J’ai compris au bout d’un moment qu’il serait partant. Je lui avais posé la question en rigolant mais sa réponse me laissa penser qu’il ne plaisantait pas lui, même s’il souriait.
Bien sûr, nous n’avons rien fait. Nous étions lamentables.
A un moment, nous sommes passés non loin d’une des filles, les fesses posées sur une rambarde. Comme nous la regardions, elle nous a appelés. Elle voulait une cigarette. Malheureusement pour elle, je ne fumais pas encore à l’époque. « Désolé », je lui ai fait, les paumes en l’air. Puis on s’est éloignés.
Je me souviens avoir observé mon pote tout le long du trajet du retour.

Souvent

Elles sont au comptoir.
Elles prennent un verre. Elles disent « Merci ». « C’est gentil ». Elles sourient. Quand on pose la question, elles disent qu’elles passent une bonne soirée. Elles fument parfois, alors elles sortent un moment sur le trottoir et alors on les suit. Peut-être il vaut mieux qu’elles parlent beaucoup. Même si c’est de tout et de rien.
Elles sont belles. Elles sont sûres d’elles, ça les rend encore plus belles. Elles écartent parfois leurs cheveux, quand elles les ont longs. Elles portent des jupes, souvent, courtes plus souvent que longues. Elles ont des poitrines généreuses, plus souvent que de petits seins. Elles rient. Elles rient parfois aux éclats, et les autres regardent alors dans leur direction. Donc, dans la direction aussi de l’homme qui est à leur côté.
Elles connaissent souvent le barman.
Elles passent les premières pour sortir du bar et pour entrer dans la chambre à l’hôtel. Elles plaisantent. Elles embrassent. Bien. Elles le font parfois en se déshabillant.
Elles viennent sur le lit. Elles font l’amour. Bien.
Elles n’ont rien à gagner ou rien à perdre et c’est peut-être la raison qui fait qu’elles parlent souvent librement.
Si c’est le cas, elles peuvent avoir droit à la photo qu’il a toujours dans son portefeuille et si c’est le cas, elles disent que ses enfants sont mignons et il lit dans leurs yeux ce qu’elles doivent penser mais ne disent pas, que sa femme est belle, vraiment très belle. Pourquoi ?

Une mouche et un chasseur de mouches

Lorsqu’il ouvrit la porte-fenêtre avec l’intention de refermer les volets qu’il avait entrouvert le matin, une mouche pénétra dans l’appartement en passant entre ses jambes.
Il se retourna et la vit qui voletait. Elle finit par se poser sur le bas du fin rideau qu’il venait d’écarter.
D’une main, lentement, il saisit le rideau et sans que la mouche ne réagisse, il approcha son autre main étonnamment prêt au-dessus d’elle. Tout de suite il frappa. La mouche tomba sur le parquet et sans prendre la peine de vérifier si elle était morte ou vive, il la ramassa par une aile et la jeta dehors.
Cette mouche, se dit-il, au vu de son manque de réactions, avait dû être coincée entre les volets et la fenêtre durant les jours où il n’avait pas ouvert. Et ce matin, quand il s’était enfin décidé à le faire, elle n’avait pas dû comprendre qu’elle était libre.

Valéria

Aujourd’hui, en rangeant de vieux papiers, je suis tombée sur ce texte. Je croyais pertinemment l’avoir perdu. Bien sûr, il ne vaut pas grand chose mais ça m’a fichu un coup, presque une larme, parce que c’est sans aucun doute mon tout premier.
Dans ce texte, je dis que je n’écris pas; quand je pense aux pages que j’ai noircies depuis !

De retour chez moi, j’ai écrit sur une feuille blanche « La mante noire » et à côté « Valéria ». Je ne sais pas pourquoi j’ai fait ça, je n’écris pas, ni journal intime, ni rien.
Après l’entracte, quand la musique est repartie, ils sont revenus et se sont collés à la scène. Lui ne portait plus sa veste qu’il avait sur l’épaule mais conservait comme avant les mains dans les poches, sauf pour fumer ou bien boire une gorgée de bière à son gobelet posé à côté d’une enceinte; elle … elle n’avait plus ce long manteau noir qui, de la distance à laquelle je l’avais vu avant, faisait penser à une cape … ou à de grandes ailes au repos.
Par instants, elle mettait une cigarette dans un fume-cigarette, chaloupant toujours, plus doucement, faisant tomber les cendres d’un léger coup avec le doigt. La cigarette consumée, elle l’écrasait du talon de sa bottine, puis se remettait à danser, cette fois le faisant plus sauvagement, étalant sans fausse note le prodige de ses courbes. Elle dansait seule, balançant la tête, ses bras au-dessus d’elle paraissant jongler avec des bulles d’air ou contre son dos à lui, son corps s’y lovant parfaitement.
J’ai demandé une cigarette à un homme à côté de moi. Après me l’avoir allumée, il m’a regardé, intrigué d’abord, amusé ensuite. Ça se voyait que je n’avais pour ainsi dire pas fumer de ma vie, et plus du tout depuis le lycée.
C’est sous le regard humide de certains hommes, comme celui de la cigarette, que je lui ai donné ce prénom, comme ça, comme pour moi.

Samedi après-midi

Ce n’est pas qu’il dise quoi que ce soit. Ce n’est pas qu’il fasse quoi que ce soit. C’est juste que c’est comme ça, que c’est moi.
Je ne lui en veux pas. Je voudrais juste être seul, dans ces moments-là.

Lorsqu’on est là, lui et moi, assis sur notre banc, il peut arriver un samedi après-midi que là-bas en blanc, une, plus que les autres, me fasse penser très fort à ma Lucie.

Il n’y avait pas de confettis mais c’était mon plus bel après-midi.

Bien souvent, je suis content qu’il n’y ait plus de musique, je ne saurais plus danser. Je le sais, je serais émouvant, ça veut dire pathétique.

Lucie, tu vois, tu vois ce que je dis : des idioties.

La passerelle

Un vieil homme, un jeune homme, une jeune fille sont les seuls trois personnes sur la passerelle. C’est la tombée de la nuit. Le jeune homme a passé son bras autour du cou de la jeune fille. Le vieil homme va dans un sens, les jeunes dans l’autre, ils vont se croiser sans tarder.
Le vieil homme regarde le couple. Eux aussi regardent le vieil homme, mais le voient sans le voir. C’est l’effet qu’ils font, semblant poser les yeux sur les gens, les choses, la ville mais ne se voir que l’un l’autre.

Ça y est, le vieil homme et le couple se sont croisés.
Que peut penser le jeune homme, la jeune fille ?
Le vieil homme, lui, pense : « C’est la tombée de la nuit, notre journée a été fantastique et je suis fier de rentrer avec toi, de mettre mon bras autour de ton cou. Tu es mon amour, tu es ma vie, mon avenir. Et je promets de t’aimer ma vie durant ».
Ce sont des mots que le vieil homme a pensé de la même manière qu’il les pense aujourd’hui mais qu’il ne se souvient pas avoir prononcés.
Il regarde furtivement le ciel et les étoiles invisibles de la nuit.

Flash-back

Il faut que je te dise ce que j’ai lu sur le journal d’aujourd’hui. Pierrot a disparu. Pierrot, tu te rappelles, c’est le mec de Flash-back.
Je me doute que tu dirais : « Qu’est-ce qu’on a pu y aller là-bas ! » Et que tu rajouterais : « C’est même chez lui que j’ai trouvé mon vinyle de Dark side of the moon ».
Il n’a pas donné signe de vie depuis le week-end dernier. J’ai su que c’était lui parce qu’il y avait sa photo. Il y avait son nom aussi mais peu importe, nous, on l’a toujours appelé Pierrot.

Je ne sais pas pourquoi j’ai eu soudain envie d’écrire ça. Comme si tu allais frapper à ma porte et entrer et que je pourrais te le dire. Sans doute parce que ce mec et son magasin ne pouvaient que me faire repenser à toi et aux bons moments passés ensemble là-bas.
Et je ne me rends compte que maintenant de la coïncidence – tu me dirais sans doute que ce n’en est pas une – mais j’ai pris à la médiathèque deux disques des Doors. Je vais te dire les titres. Morrison Hotel, L.A. Woman. C’étaient tes préférés je me souviens.

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