Archives pour la catégorie ( Poses et problèmes )

Du jazz

Ce fut la musique qui l’accuellit. Par instants, par bribes, m’étaient parvenu dans la salle de bains des sons, une ambiance qui m’avaient fait me sentir bien.
Il alluma une cigarette, se mit à feuilleter distraitement le magazine posé sur la table basse. Ça parlait de musique, ses yeux allèrent automatiquement sur la discothèque qui occupait une grande partie du mur en face.
Les habits propres étaient soigneusement déposés sur le lit dans la chambre, il alla les enfiler. Revenu au salon : « Trois, quatre, quelle différence ? » pensa-t-il et il ajouta le mégot de sa cigarette dans le cendrier.
Take the A train de Duke Ellington. Le morceau qui passait était Chelsea bridge. Il écouta le suivant Caravan et avança jusqu’à I let a song go out of my heart. J’aurais voulu m’en souvenir. Le hasard avait bien fait les choses, se disait-il, une prochaine fois pourrait-il l’aider un peu.
Il récupéra son blouson, son sac à dos, jeta un dernier regard. Il aurait aimé avoir un peu plus de temps : pas dormir mais s’allonger ou juste s’asseoir un moment sur le lit, pas manger mais rester pensif appuyé contre l’évier ou la gazinière, s’imprégner, sur le canapé écouter ce disque jusqu’à la dernière note.
Il se rendit dans la cuisine. Sans hésitation, il grimpa sur le rebord de la fenêtre et se retourna. Quand il eut remit celle-ci dans sa position initiale, il sauta.
Il réajusta son sac à dos, jeta un œil aux étages supérieurs et ne vit rien. Quelques secondes après, il avait tourné le coin et il passait devant l’entrée de l’immeuble ; je m’arrangeais encore les cheveux.
Pas après pas, j’eus le sentiment de disparaître. La nuit semblait faire fondre peu à peu tout ce que j’avais été ces dernières minutes.

Un soupçon d’amour

Bardel a fini sa carrière dans l’armée comme colonel, c’est ce que les collègues disent en tous cas et c’est comme ça qu’ils le surnomment : le colonel. Lui, il semble qu’il n’en parle jamais ; il faut bien dire aussi qu’il n’est pas très bavard. Quand on le remplace, il ne dit rien, à croire qu’il ne se passe jamais rien la nuit quand il est de service. Quand c’est l’inverse, il écoute les consignes et le plus qui va sortir de sa bouche c’est : Bien. Okay.
Alors je ne sais plus quelle connerie Guillaume a pu dire ce jour-là pour que d’un seul coup, Bardel se mette à nous parler de l’Indochine.

Guillaume et moi, nous ne nous regardons pas mais nous sommes aussi surpris l’un que l’autre.
Là-bas, dit Bardel, les filles faisaient n’importe quoi pour de l’argent. A l’époque, ça devait coûter un ou deux dollars. Sur la somme, il ne se souvient plus bien. Mais il se rappelle une fille en particulier. Et de nous décrire par le détail ce que cette fille faisait … « Et les mains aussi », fait-il.
Il hoche la tête, marque un silence, nous sourit.
Et puis il continue : et je ne pourrais dire si ce qu’il raconte est la vérité ou s’il est, comment dire, mû par son succès, mais les images de cette fille en particulier qu’ils nous propose sont de plus en plus obscènes. Nous sommes pourtant, Guillaume et moi, des adultes depuis un bon moment, nous sommes en couple ou nous l’avons été en tous cas mais devant Bardel, nous voilà tous les deux comme des enfants qui tombent pour la première fois sur un film porno.
Finalement, notre colonel lève le bras, le poing serré, le coude sur le ventre. Il rit, d’un rire indescriptible. « Elle faisait ça souvent », conclut-il.

Lorsque nous revenons de notre ronde, nous le trouvons assis dans le même fauteuil. C’est le Bardel que nous connaissons : muet, le visage impassible. Il flotte une forte odeur dans la pièce. Il est en train de feuilleter le livre que je vois traîner depuis longtemps sur la table. Son titre est Un soupçon d’amour. Sur la quatrième de couverture, une publicité pour un café.

Élagage

Sa mère vient à la barrière du jardin où il travaille et ils regardent ensemble vers la sagne en bas. Ils ne voient personne mais ils peuvent entendre le bruit des tronçonneuses. Finalement, après des hésitations, elle se décide à aller dans cette direction et il reprend son travail.
Au bout d’un moment, ne la voyant pas revenir, il se penche par-dessus le petit muret. Elle est là-bas avec un homme au milieu de la route, en pleine discussion semble-t-il. Ils regardent des branches de noisetier fraîchement abattues près de la fontaine.
Lorsqu’il se penche à nouveau par-dessus le muret, il la voit qui revient, alors il quitte sa place derrière le lilas et va jusqu’à la barrière, jetant ses bras dessus.

Une voiture avec quatre hommes à l’intérieur ne tarde pas à longer le jardin et à s’arrêter. Seul le conducteur en descend. S’en suit une conversation rapide sur plusieurs arbres qui tous bordent la route : oui, les noisetiers sur lesquels ils viennent de se défouler sont à eux, tout comme le marronnier dans le pré à une petite centaine de mètres là-bas. Le poirier dans le champ à côté, par contre, non.
Le lilas ? fait-il.
L’homme le regarde avec un petit sourire. Non, ça ne monte pas, Monsieur.
Et le marronnier ? questionne sa mère.
Oui, nous allons le faire. Il faut qu’il y ait cinq mètres avec le fil, Madame. Y a-t-il un accès pour aller facilement dans les bois là-bas ? Et il montre ses bois du doigt.
Ils réfléchissent mais ne voient pas.
Bon, ça ne fait rien, on va se débrouiller.
Par contre, il ne faut pas mettre les branches sur la route ! s’exclame tout à coup sa mère.
On ne met pas les branches sur la route, Madame.
Il sait ce que sa mère veut dire par là : pour elle, la route comprend aussi le fossé.
Vous allez les mettre dans la cour.
Oui, Madame, dans la cour. Il va pour ajouter autre chose mais s’arrête. Oh et puis, s’il y en a une ou deux petites, on les mettra sur la route. Et il se met à rire.
Il a atteint son but. Sa mère le reprend aussitôt et répète ses consignes.

Ils sont tous les deux à côté des branches. Deux petites n’étaient pas sur le tas, elle lui a demandé de les y mettre et il vient de le faire. Il est maintenant assis sur un vieux poteau couché et il écoute sa mère parler. Elle a dit aux élagueurs d’enlever les branches tombées sur la clôture électrique. Ils lui ont répondu que de toute façon ils allaient le faire mais elle pense que si elle n’avait rien dit ils ne l’auraient pas fait. Elle le répète trois fois.
L’un des hommes lui a demandé s’il était son fils. Elle lui a répondu qu’il était son employé. Elle lui a dit aussi qu’ils faisaient un travail de cochons. Elle le répète trois fois.
Quelques minutes, il se demande la raison qui a poussé sa mère à dire qu’il était juste un employé.

Bien sûr

Il faisait une chaleur étouffante et je suis allé aussitôt à son appartement et j’ai sonné peut-être quatre ou cinq fois – quatrième sonnette à partir du bas ; il n’y avait pas de nom mais elle ne le mettait jamais de toute façon – et il n’y a pas eu de réponse bien sûr.
Je suis allé m’acheter un paquet de clopes au coin de la rue en craquant le seul billet de mon porte-monnaie – elles avaient pas mal pris pendant tout ce temps – et je suis revenu me poster devant chez elle et sur le bord du trottoir, j’ai fumé deux clopes et quand un mec est sorti, je lui ai posé la question et il m’a bien sûr répondu que ça ne lui disait rien mais qu’il n’était pas là depuis longtemps et je l’ai bousculé et j’ai jeté un œil aux boites aux lettres et là non plus, je n’ai pas vu son nom.
Au premier bien sûr je ne l’ai pas vue et au deuxième non plus mais au troisième, j’ai entendu son rire en entrant et j’ai longé le comptoir et suis allé m’asseoir à une table dans un coin et une musique lourde, répétitive, glaciale passait à ce moment-là et le contraste m’a transpercé …
Elle m’a bien sûr aperçu quand le serveur est venu à ma table et elle a eu un mouvement d’arrêt et finalement, s’est décidée pour un sourire et s’est penchée pour jouer son coup.
C’était pas comme ça bien sûr que pendant ces années j’avais imaginé revenir dans cette putain de ville et que pendant ces derniers mois j’avais imaginé nos retrouvailles …
Bien sûr, la cinq, avec sa chance habituelle, est allée se loger dans une poche du milieu.

C’est pas loin

Les portes sont grandes ouvertes. Ça n’arrive jamais, c’est la première fois qu’il voit ça, c’est la raison pour laquelle il est surpris. Comme il s’approche, il comprend que ce sont les deux mecs baraqués assis sur les marches de part et d’autre qui les tiennent dans cette position, laissant un maigre passage pour entrer et sortir.

A l’intérieur, il attend dans le couloir. On passe devant lui, on lui dit : Bonsoir, il répond. S’il attend là, c’est parce que doit s’y trouver la loge du gardien. Il s’aperçoit rapidement qu’à la place de la porte, il n’y a que le mur. Cette découverte le trouble.
Une femme sort mais à peine a-t-elle dépassé les deux montagnes sur les marches, il la voit hésiter et regarder dans sa direction. En fin de compte, elle revient sur ses pas, repasse en sens inverse devant lui, lui redit : Bonsoir et disparaît dans le couloir.

Une fille s’arrête à sa hauteur. Le fait qu’elle le fasse l’étonne car bien qu’il la connaisse de vue, il croit ne jamais lui avoir adressé la parole.
Son étonnement fait qu’il a beaucoup de mal à saisir ce qu’elle lui dit. Finalement, non, il ne rêve pas, elle l’invite à venir chez elle. Il la regarde intensément ou du moins il essaye de le faire ; elle lui sourit, elle est très jolie. Il accepte sa proposition sans vraiment réfléchir.
C’est pas loin, dit-elle.
Il a déjà fait un pas vers la sortie mais elle l’arrête en lui agrippant le bras. Lorsqu’il se retourne, il la voit qui ouvre une porte qu’il n’avait pas vue dans son dos. Elle pourrait dire : C’est juste là, mais elle ne dit rien.

Alors que la porte va se refermer, il aperçoit à nouveau la même femme, celle qui était sortie précédemment, ses yeux fixent l’endroit où il était quelques secondes auparavant.

La pièce est petite. Et qui plus est un lit en dévore une grande partie de la surface. Le lit se trouve derrière la porte, celle-ci a frappé un des montants quand elle a été ouverte. Elle est maintenant refermée.
Sur sa gauche, la pièce se prolonge et s’abîme progressivement en flèche vers le sol et il n’arrive pas à distinguer ce qu’il y a tout au bout. Il ne se demande pas par quel miracle tout de suite après avoir pénétré dans une pièce au rez-de-chaussée, on peut se retrouver sous un toit.

Il y a une autre fille assise sur le lit, blonde celle-là, qui regarde vers le milieu de la pièce où se trouvent un petit groupe de personnes très compact qui leur tournent le dos. Ils sont manifestement en train de fumer et de boire. Il ne les voit pas parler entre eux comme il serait naturel qu’ils le fassent.
Son hôtesse et lui s’asseyent sur le lit côte à côte et il lui voit une cigarette entre les doigts quand elle la porte à ses lèvres pour en tirer une bouffée. Mais il ne saurait dire ce que devient cette cigarette quand ils basculent ensemble sur le lit, qu’elle vient rapidement sur lui et l’embrasse.

Ils s’embrassent. Il embrasse l’autre fille. Puis à nouveau la première. Et les deux filles s’embrassent en commençant à le déshabiller. Cheveux blonds, cheveux châtains, il est enlacé entre les corps des deux filles.
Il prendra conscience de leur éloignement quand il se retrouvera couché sur le ventre, sa tête reposant sur son bras.

Soudain, il sait avec certitude que quelque chose vient. Il tourne la tête. Il ne voit rien, c’est-à-dire rien de plus que ce qu’il a vu en entrant, le plafond qui part en flèche, le groupe de personnes au centre de la pièce lui tournant le dos.

Il sent sur ses hanches, ses côtes, sur sa peau qui se plisse des instruments froids. Se faisant violence, il tourne une nouvelle fois la tête du plus qu’il peut. Il y a quelque chose.
Est-ce un homme, une femme ? Un gigantesque insecte noir ? Il n’a pas eu le courage de regarder plus longtemps. Sont-ce des doigts ? Des antennes ? Des pointes, comme celles de stylos-plume ?
Cela va, cela avance encore, sur lui. D’une seconde à l’autre son corps sera recouvert.
Il est assailli par une grande frayeur et bientôt il le sera par une plus grande encore.

Lectures

Allez savoir pourquoi, tout à l’heure, ce nom m’est venu à l’esprit : Michel Strogoff. C’est sans doute le premier livre à m’avoir transporté ailleurs. Le temps de sa lecture, j’étais en Russie.
J’ai lu, j’ai lu, j’ai lu et aujourd’hui je lis, je lis, je lis. Mais quel livre ? Et qu’est-ce qui se passe ? Et en fin de compte, de quel côté ? quelle est la vérité ?
Je lisais Le vieil homme et la mer pendant que le feu finissait de consumer la maison voisine sous les regards impuissants de ses propriétaires, de ma mère et de mon oncle, des autres voisins et des pompiers. J’ai lu Brautigan des après-midi d’été quand je m’échappais jusqu’à la rivière et y trouvais là l’ombre accueillante d’un arbre. Je lisais L’idiot pendant mon impatiente convalescence à l’hôpital suite à une opération bénigne.
J’ai lu le Tropique du Cancer sur un banc du Champ de Juillet à Limoges pendant mes pauses déjeuner, où un jour un homosexuel est venu s’asseoir à côté de moi et m’a posé la main sur la cuisse et n’a pas insisté quand je lui ai dit n’être pas intéressé. C’était ce livre que j’avais dans les mains car ça s’est passé le même jour, quand une fille m’a abordé pour me taxer une cigarette et m’a proposé d’aller boire un verre et que je lui ai répondu que je n’avais pas le temps – ce n’était pas la vérité. J’étais amoureux. Elle me manquait terriblement.
J’ai lu Voyage au bout de la nuit dans la chambre universitaire de Valérie, assis ou allongé sur son lit pendant qu’elle et une copine étaient en train de réviser leurs cours en vue des examens qui approchaient et pour lesquels moi j’avais fait en partie l’impasse. Je lisais les recueils de nouvelles de Bukowski quand je l’ai rencontré et peu après elle s’est mise à m’emprunter mes livres, elle avait d’ailleurs Au sud de nulle part dans son sac quand nous sommes allés dans le bar à côté de son lycée.
J’ai lu Michel Strogoff en hiver alors qu’une profonde couche de neige recouvrait tout le pays … ou en plein été, pendant les grandes vacances, en short et tee-shirt alors que le thermomètre affichait trente-cinq degrés.

A un moment

Mes autres potes et moi, on avait pas mal de choses.
J’avais un tombereau de disques et des posters sur les murs. Un avait un bordel, on ne pouvait pas s’y tourner. Un avait tout un attirail : un tableau à dessin, un rameur et des haltères, même si manifestement il ne devait s’en servir que rarement. Un autre avait la télé. Mais lui, il n’avait rien de tout ça.
Il avait un petit poste radio et une boîte à chaussures avec quelques cassettes dedans. Les murs étaient dans le même état qu’il les avait trouvés quand il était arrivé, c’est-à-dire nus. Sur sa table, il y avait ses classeurs de cours impeccablement entassés les uns sur les autres et son cartable était posé par terre contre le mur. Le lit était fait au carré et c’était très propre, pas un mouton de poussière, pas une miette.

On ne restait pas. Je ne faisais qu’y passer le chercher. Ça pouvait nous arriver de prendre ma voiture mais le plus souvent nous allions à pied. On allait boire un verre dans le centre, on faisait parfois une partie de billard.

Un soir, alors qu’on se trouvait pas loin d’elles, on s’est mis à en parler. J’ai compris au bout d’un moment qu’il serait partant. Je lui avais posé la question en rigolant mais sa réponse me laissa penser qu’il ne plaisantait pas lui, même s’il souriait.
Bien sûr, nous n’avons rien fait. Nous étions lamentables.
A un moment, nous sommes passés non loin d’une des filles, les fesses posées sur une rambarde. Comme nous la regardions, elle nous a appelés. Elle voulait une cigarette. Malheureusement pour elle, je ne fumais pas encore à l’époque. « Désolé », je lui ai fait, les paumes en l’air. Puis on s’est éloignés.
Je me souviens avoir observé mon pote tout le long du trajet du retour.

Souvent

Elles sont au comptoir.
Elles prennent un verre. Elles disent « Merci ». « C’est gentil ». Elles sourient. Quand on pose la question, elles disent qu’elles passent une bonne soirée. Elles fument parfois, alors elles sortent un moment sur le trottoir et alors on les suit. Peut-être il vaut mieux qu’elles parlent beaucoup. Même si c’est de tout et de rien.
Elles sont belles. Elles sont sûres d’elles, ça les rend encore plus belles. Elles écartent parfois leurs cheveux, quand elles les ont longs. Elles portent des jupes, souvent, courtes plus souvent que longues. Elles ont des poitrines généreuses, plus souvent que de petits seins. Elles rient. Elles rient parfois aux éclats, et les autres regardent alors dans leur direction. Donc, dans la direction aussi de l’homme qui est à leur côté.
Elles connaissent souvent le barman.
Elles passent les premières pour sortir du bar et pour entrer dans la chambre à l’hôtel. Elles plaisantent. Elles embrassent. Bien. Elles le font parfois en se déshabillant.
Elles viennent sur le lit. Elles font l’amour. Bien.
Elles n’ont rien à gagner ou rien à perdre et c’est peut-être la raison qui fait qu’elles parlent souvent librement.
Si c’est le cas, elles peuvent avoir droit à la photo qu’il a toujours dans son portefeuille et si c’est le cas, elles disent que ses enfants sont mignons et il lit dans leurs yeux ce qu’elles doivent penser mais ne disent pas, que sa femme est belle, vraiment très belle. Pourquoi ?

Une mouche et un chasseur de mouches

Lorsqu’il ouvrit la porte-fenêtre avec l’intention de refermer les volets qu’il avait entrouvert le matin, une mouche pénétra dans l’appartement en passant entre ses jambes.
Il se retourna et la vit qui voletait. Elle finit par se poser sur le bas du fin rideau qu’il venait d’écarter.
D’une main, lentement, il saisit le rideau et sans que la mouche ne réagisse, il approcha son autre main étonnamment prêt au-dessus d’elle. Tout de suite il frappa. La mouche tomba sur le parquet et sans prendre la peine de vérifier si elle était morte ou vive, il la ramassa par une aile et la jeta dehors.
Cette mouche, se dit-il, au vu de son manque de réactions, avait dû être coincée entre les volets et la fenêtre durant les jours où il n’avait pas ouvert. Et ce matin, quand il s’était enfin décidé à le faire, elle n’avait pas dû comprendre qu’elle était libre.

Valéria

Aujourd’hui, en rangeant de vieux papiers, je suis tombée sur ce texte. Je croyais pertinemment l’avoir perdu. Bien sûr, il ne vaut pas grand chose mais ça m’a fichu un coup, presque une larme, parce que c’est sans aucun doute mon tout premier.
Dans ce texte, je dis que je n’écris pas; quand je pense aux pages que j’ai noircies depuis !

De retour chez moi, j’ai écrit sur une feuille blanche « La mante noire » et à côté « Valéria ». Je ne sais pas pourquoi j’ai fait ça, je n’écris pas, ni journal intime, ni rien.
Après l’entracte, quand la musique est repartie, ils sont revenus et se sont collés à la scène. Lui ne portait plus sa veste qu’il avait sur l’épaule mais conservait comme avant les mains dans les poches, sauf pour fumer ou bien boire une gorgée de bière à son gobelet posé à côté d’une enceinte; elle … elle n’avait plus ce long manteau noir qui, de la distance à laquelle je l’avais vu avant, faisait penser à une cape … ou à de grandes ailes au repos.
Par instants, elle mettait une cigarette dans un fume-cigarette, chaloupant toujours, plus doucement, faisant tomber les cendres d’un léger coup avec le doigt. La cigarette consumée, elle l’écrasait du talon de sa bottine, puis se remettait à danser, cette fois le faisant plus sauvagement, étalant sans fausse note le prodige de ses courbes. Elle dansait seule, balançant la tête, ses bras au-dessus d’elle paraissant jongler avec des bulles d’air ou contre son dos à lui, son corps s’y lovant parfaitement.
J’ai demandé une cigarette à un homme à côté de moi. Après me l’avoir allumée, il m’a regardé, intrigué d’abord, amusé ensuite. Ça se voyait que je n’avais pour ainsi dire pas fumer de ma vie, et plus du tout depuis le lycée.
C’est sous le regard humide de certains hommes, comme celui de la cigarette, que je lui ai donné ce prénom, comme ça, comme pour moi.

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