Archives pour la catégorie ( Poses et problèmes )

Lectures

Allez savoir pourquoi, tout à l’heure, ce nom m’est venu à l’esprit : Michel Strogoff. C’est sans doute le premier livre à m’avoir transporté ailleurs. Le temps de sa lecture, j’étais en Russie.
J’ai lu, j’ai lu, j’ai lu et aujourd’hui je lis, je lis, je lis. Mais quel livre ? Et qu’est-ce qui se passe ? Et en fin de compte, de quel côté ? quelle est la vérité ?
Je lisais Le vieil homme et la mer pendant que le feu finissait de consumer la maison voisine sous les regards impuissants de ses propriétaires, de ma mère et de mon oncle, des autres voisins et des pompiers. J’ai lu Brautigan des après-midi d’été quand je m’échappais jusqu’à la rivière et y trouvais là l’ombre accueillante d’un arbre. Je lisais L’idiot pendant mon impatiente convalescence à l’hôpital suite à une opération bénigne.
J’ai lu le Tropique du Cancer sur un banc du Champ de Juillet à Limoges pendant mes pauses déjeuner, où un jour un homosexuel est venu s’asseoir à côté de moi et m’a posé la main sur la cuisse et n’a pas insisté quand je lui ai dit n’être pas intéressé. C’était ce livre que j’avais dans les mains car ça s’est passé le même jour, quand une fille m’a abordé pour me taxer une cigarette et m’a proposé d’aller boire un verre et que je lui ai répondu que je n’avais pas le temps – ce n’était pas la vérité. J’étais amoureux. Elle me manquait terriblement.
J’ai lu Voyage au bout de la nuit dans la chambre universitaire de Valérie, assis ou allongé sur son lit pendant qu’elle et une copine étaient en train de réviser leurs cours en vue des examens qui approchaient et pour lesquels moi j’avais fait en partie l’impasse. Je lisais les recueils de nouvelles de Bukowski quand je l’ai rencontré et peu après elle s’est mise à m’emprunter mes livres, elle avait d’ailleurs Au sud de nulle part dans son sac quand nous sommes allés dans le bar à côté de son lycée.
J’ai lu Michel Strogoff en hiver alors qu’une profonde couche de neige recouvrait tout le pays … ou en plein été, pendant les grandes vacances, en short et tee-shirt alors que le thermomètre affichait trente-cinq degrés.

A un moment

Mes autres potes et moi, on avait pas mal de choses.
J’avais un tombereau de disques et des posters sur les murs. Un avait un bordel, on ne pouvait pas s’y tourner. Un avait tout un attirail : un tableau à dessin, un rameur et des haltères, même si manifestement il ne devait s’en servir que rarement. Un autre avait la télé. Mais lui, il n’avait rien de tout ça.
Il avait un petit poste radio et une boîte à chaussures avec quelques cassettes dedans. Les murs étaient dans le même état qu’il les avait trouvés quand il était arrivé, c’est-à-dire nus. Sur sa table, il y avait ses classeurs de cours impeccablement entassés les uns sur les autres et son cartable était posé par terre contre le mur. Le lit était fait au carré et c’était très propre, pas un mouton de poussière, pas une miette.

On ne restait pas. Je ne faisais qu’y passer le chercher. Ça pouvait nous arriver de prendre ma voiture mais le plus souvent nous allions à pied. On allait boire un verre dans le centre, on faisait parfois une partie de billard.

Un soir, alors qu’on se trouvait pas loin d’elles, on s’est mis à en parler. J’ai compris au bout d’un moment qu’il serait partant. Je lui avais posé la question en rigolant mais sa réponse me laissa penser qu’il ne plaisantait pas lui, même s’il souriait.
Bien sûr, nous n’avons rien fait. Nous étions lamentables.
A un moment, nous sommes passés non loin d’une des filles, les fesses posées sur une rambarde. Comme nous la regardions, elle nous a appelés. Elle voulait une cigarette. Malheureusement pour elle, je ne fumais pas encore à l’époque. « Désolé », je lui ai fait, les paumes en l’air. Puis on s’est éloignés.
Je me souviens avoir observé mon pote tout le long du trajet du retour.

Souvent

Elles sont au comptoir.
Elles prennent un verre. Elles disent « Merci ». « C’est gentil ». Elles sourient. Quand on pose la question, elles disent qu’elles passent une bonne soirée. Elles fument parfois, alors elles sortent un moment sur le trottoir et alors on les suit. Peut-être il vaut mieux qu’elles parlent beaucoup. Même si c’est de tout et de rien.
Elles sont belles. Elles sont sûres d’elles, ça les rend encore plus belles. Elles écartent parfois leurs cheveux, quand elles les ont longs. Elles portent des jupes, souvent, courtes plus souvent que longues. Elles ont des poitrines généreuses, plus souvent que de petits seins. Elles rient. Elles rient parfois aux éclats, et les autres regardent alors dans leur direction. Donc, dans la direction aussi de l’homme qui est à leur côté.
Elles connaissent souvent le barman.
Elles passent les premières pour sortir du bar et pour entrer dans la chambre à l’hôtel. Elles plaisantent. Elles embrassent. Bien. Elles le font parfois en se déshabillant.
Elles viennent sur le lit. Elles font l’amour. Bien.
Elles n’ont rien à gagner ou rien à perdre et c’est peut-être la raison qui fait qu’elles parlent souvent librement.
Si c’est le cas, elles peuvent avoir droit à la photo qu’il a toujours dans son portefeuille et si c’est le cas, elles disent que ses enfants sont mignons et il lit dans leurs yeux ce qu’elles doivent penser mais ne disent pas, que sa femme est belle, vraiment très belle. Pourquoi ?

Une mouche et un chasseur de mouches

Lorsqu’il ouvrit la porte-fenêtre avec l’intention de refermer les volets qu’il avait entrouvert le matin, une mouche pénétra dans l’appartement en passant entre ses jambes.
Il se retourna et la vit qui voletait. Elle finit par se poser sur le bas du fin rideau qu’il venait d’écarter.
D’une main, lentement, il saisit le rideau et sans que la mouche ne réagisse, il approcha son autre main étonnamment prêt au-dessus d’elle. Tout de suite il frappa. La mouche tomba sur le parquet et sans prendre la peine de vérifier si elle était morte ou vive, il la ramassa par une aile et la jeta dehors.
Cette mouche, se dit-il, au vu de son manque de réactions, avait dû être coincée entre les volets et la fenêtre durant les jours où il n’avait pas ouvert. Et ce matin, quand il s’était enfin décidé à le faire, elle n’avait pas dû comprendre qu’elle était libre.

Valéria

Aujourd’hui, en rangeant de vieux papiers, je suis tombée sur ce texte. Je croyais pertinemment l’avoir perdu. Bien sûr, il ne vaut pas grand chose mais ça m’a fichu un coup, presque une larme, parce que c’est sans aucun doute mon tout premier.
Dans ce texte, je dis que je n’écris pas; quand je pense aux pages que j’ai noircies depuis !

De retour chez moi, j’ai écrit sur une feuille blanche « La mante noire » et à côté « Valéria ». Je ne sais pas pourquoi j’ai fait ça, je n’écris pas, ni journal intime, ni rien.
Après l’entracte, quand la musique est repartie, ils sont revenus et se sont collés à la scène. Lui ne portait plus sa veste qu’il avait sur l’épaule mais conservait comme avant les mains dans les poches, sauf pour fumer ou bien boire une gorgée de bière à son gobelet posé à côté d’une enceinte; elle … elle n’avait plus ce long manteau noir qui, de la distance à laquelle je l’avais vu avant, faisait penser à une cape … ou à de grandes ailes au repos.
Par instants, elle mettait une cigarette dans un fume-cigarette, chaloupant toujours, plus doucement, faisant tomber les cendres d’un léger coup avec le doigt. La cigarette consumée, elle l’écrasait du talon de sa bottine, puis se remettait à danser, cette fois le faisant plus sauvagement, étalant sans fausse note le prodige de ses courbes. Elle dansait seule, balançant la tête, ses bras au-dessus d’elle paraissant jongler avec des bulles d’air ou contre son dos à lui, son corps s’y lovant parfaitement.
J’ai demandé une cigarette à un homme à côté de moi. Après me l’avoir allumée, il m’a regardé, intrigué d’abord, amusé ensuite. Ça se voyait que je n’avais pour ainsi dire pas fumer de ma vie, et plus du tout depuis le lycée.
C’est sous le regard humide de certains hommes, comme celui de la cigarette, que je lui ai donné ce prénom, comme ça, comme pour moi.

Samedi après-midi

Ce n’est pas qu’il dise quoi que ce soit. Ce n’est pas qu’il fasse quoi que ce soit. C’est juste que c’est comme ça, que c’est moi.
Je ne lui en veux pas. Je voudrais juste être seul, dans ces moments-là.

Lorsqu’on est là, lui et moi, assis sur notre banc, il peut arriver un samedi après-midi que là-bas en blanc, une, plus que les autres, me fasse penser très fort à ma Lucie.

Il n’y avait pas de confettis mais c’était mon plus bel après-midi.

Bien souvent, je suis content qu’il n’y ait plus de musique, je ne saurais plus danser. Je le sais, je serais émouvant, ça veut dire pathétique.

Lucie, tu vois, tu vois ce que je dis : des idioties.

La passerelle

Un vieil homme, un jeune homme, une jeune fille sont les seuls trois personnes sur la passerelle. C’est la tombée de la nuit. Le jeune homme a passé son bras autour du cou de la jeune fille. Le vieil homme va dans un sens, les jeunes dans l’autre, ils vont se croiser sans tarder.
Le vieil homme regarde le couple. Eux aussi regardent le vieil homme, mais le voient sans le voir. C’est l’effet qu’ils font, semblant poser les yeux sur les gens, les choses, la ville mais ne se voir que l’un l’autre.

Ça y est, le vieil homme et le couple se sont croisés.
Que peut penser le jeune homme, la jeune fille ?
Le vieil homme, lui, pense : « C’est la tombée de la nuit, notre journée a été fantastique et je suis fier de rentrer avec toi, de mettre mon bras autour de ton cou. Tu es mon amour, tu es ma vie, mon avenir. Et je promets de t’aimer ma vie durant ».
Ce sont des mots que le vieil homme a pensé de la même manière qu’il les pense aujourd’hui mais qu’il ne se souvient pas avoir prononcés.
Il regarde furtivement le ciel et les étoiles invisibles de la nuit.

Flash-back

Il faut que je te dise ce que j’ai lu sur le journal d’aujourd’hui. Pierrot a disparu. Pierrot, tu te rappelles, c’est le mec de Flash-back.
Je me doute que tu dirais : « Qu’est-ce qu’on a pu y aller là-bas ! » Et que tu rajouterais : « C’est même chez lui que j’ai trouvé mon vinyle de Dark side of the moon ».
Il n’a pas donné signe de vie depuis le week-end dernier. J’ai su que c’était lui parce qu’il y avait sa photo. Il y avait son nom aussi mais peu importe, nous, on l’a toujours appelé Pierrot.

Je ne sais pas pourquoi j’ai eu soudain envie d’écrire ça. Comme si tu allais frapper à ma porte et entrer et que je pourrais te le dire. Sans doute parce que ce mec et son magasin ne pouvaient que me faire repenser à toi et aux bons moments passés ensemble là-bas.
Et je ne me rends compte que maintenant de la coïncidence – tu me dirais sans doute que ce n’en est pas une – mais j’ai pris à la médiathèque deux disques des Doors. Je vais te dire les titres. Morrison Hotel, L.A. Woman. C’étaient tes préférés je me souviens.

Les maladies auxquelles on ne pense pas

Je suis dans le couloir, personne ne vient. Une infirmière passe et je l’arrête. Je lui demande si le Docteur Vallet est là. Cinq minutes plus tard, on s’occupait de moi. Le Docteur Vallet, c’est mon cousin. Si tu connais personne …

J’aurais pu plus mal tomber. Le gars était dingue de sport lui aussi. On a pris toutes les chaînes et on a partagé la note. Faut dire qu’on ne dormait pas beaucoup lui et moi. A la fin, même les infirmières la nuit passaient regarder la télé avec nous. Faut dire qu’il avait des prises de sang toutes les heures, même la nuit. Il avait toutes les articulations violettes, les coudes, les genoux. Y’a de ces maladies, quand même.

Elles étaient obligées de me laver. J’étais pas bien. Bon, je m’en fous qu’elles me voient, elles en voient d’autres tous les jours, mais quand même. Quand t’en arrive là, c’est là que tu vois qu’on est peu de chose. On est rien sur terre. Quand on est jeune, on n’y pense pas, on est jeune, on ne pense qu’à vivre, c’est tout. D’ailleurs, heureusement qu’on n’y pense pas.

Un de mes potes a eu un cancer à vingt-cinq ans. On ne lui a pas coupé la jambe mais elle est toute raide, comme morte. On est rien sur terre, oui, on est peu de chose.

Soir de blues

Un soir de blues … un soir comme ce soir …
Quelques mois plus tard, quand Romain s’était remémoré cette histoire, s’interrogeant sur la raison qui l’avait poussé dehors, il avait conclut que ça ne pouvait être qu’un soir de blues, un soir où l’on prend sa voiture pour rouler sans but si ce n’est peut-être celui de retarder un peu, à défaut de le supprimer, le moment où on prend conscience qu’il est le énième – qu’il ne fera aussi que précéder le énième plus un, le énième plus deux, etc … – d’une longue série en solitaire et non le premier de quelque chose – quoi ? – d’autre, de nouveau. Même si justement, ce moment où le blues, la déprime nous choisit pour aller traîner, il pleut des cordes.

Ses vêtements, son sac à dos, son visage, ses cheveux dégoulinants – c’est sur le bord de cette route du Palais qu’il le trouva. Et au moment où l’homme monta, Romain tourna le bouton de la radio pour l’éteindre, sans s’en rendre compte, comme il avait quelques secondes auparavant ralenti et stoppé sa voiture une dizaine de mètres après l’avoir dépassé.
Vous allez où ? demanda Romain lorsque l’homme fut assis à côté de lui.
Au foyer.
Au foyer ?
Au foyer Emmaüs, j’espère qu’il est encore ouvert, sinon … Il ferma les yeux un très court instant, qui lui permit de préciser dans le confort de cette obscurité : Celui en ville est fermé.
Romain se tourna vers le profil de l’homme pour la première fois. Je ne sais pas où est celui-ci, demanda-t-il, c’est encore loin ? Puis rapidement, il regarda de nouveau la route.
Non, pas trop.
Vous me direz ?
L’homme ne répondit pas, posant les yeux sur le paquet de cigarettes sur le tableau de bord.
Servez-vous.
Non, merci, merci, non.
C’est un peu impressionnant.
Eh quoi ?
Ça, fit Romain, la pluie, le vent. Et du coin de l’œil, il vit sur le visage de son passager ce qu’il prit pour un petit rictus narquois.
Sur le bord de sa route, sous les trombes d’eau, l’homme devait presque toucher au but car tout de suite après un petit bois, une allée apparut sur la droite. Sans un mot toujours, il posa la main sur le volant.
Ça a l’air ouvert, observa Romain après s’être arrêté.
L’homme regarda dans la direction de la faible lumière que l’on distinguait derrière le voile de pluie. Il sourit, s’apprêtant à descendre, ouvrant déjà la portière et le passage aux rafales humides. Romain eut à ce moment-là le pressentiment que l’inconnu n’allait rien dire, s’en aller comme ça – il ne souhaitait aucun remerciement, ce n’était pas ça …
Alors, à une prochaine fois peut-être, choisit-il de dire.
L’homme qui regardait l’allée sombre, fit en la désignant d’un infime signe de tête : Oui, là, peut-être.
Alors qu’il avait déjà posé un pied sur la terre ferme, l’homme prit désormais tout son temps pour s’extraire du véhicule et se retrouver à nouveau sous la pluie qui paraissait tomber de plus belle. Et lorsqu’il fut enfin descendu et eut claqué la portière, il devînt silhouette derrière la vitre et alors, pendant une seconde mais qui lui sembla très longue, Romain eut l’impression d’un être étrange, peut-être comme il s’imaginait quelque créature mythologique. Peut-être y eut-il aussi un éclair ? en tous cas, cette silhouette disparut dans la nuit – à jamais ?

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