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Archives pour la catégorie L’herbe coupée et les orties

Caillotte

C’est au JP derrière l’église que je l’ai rencontrée, pas dans la cour. Elle est d’abord venue en face, mais comme elle s’est mouillée les fesses, elle m’a demandé si elle pouvait s’asseoir à côté de moi. Mon banc était plus sec, selon elle. J’ai essuyé de la main comme j’ai pu les gouttes de pluie de la nuit. Elle avait une voix fraîche mais je n’ai pas compris pourquoi elle aussi elle faisait le mur.
J’ai fumé la cigarette qu’elle m’a offerte en essayant de ne pas crapoter, de continuer à l’écouter et de ne pas tousser. Elle aimait les maths autant que je les détestais. Nous aimions tous les deux l’anglais, la différence étant qu’on pouvait mettre une bonne moyenne sur son amour de cette langue. Il fallait qu’elle aille à la bibliothèque et il fallait que je l’accompagne. Elle avait une voix fraîche mais toujours deux mètres devant moi, je ne comprenais pas bien ce qu’elle me disait.
Elle cherchait une bio de Saint-Ex. Je me suis dit que moi aussi j’en voulais une, que celle de Platini m’irait très bien. Lorsqu’elle fut prête à partir, elle vint poser sa main sur mon épaule. J’étais accroupi. Était-ce parce que c’était la première fois qu’une fille me touchait comme ça ou que j’étais perdu dans la répétition d’une phrase du genre « Sacha Guitry sait-il qui est Satyajit Ray et Satyajit Ray Sacha Guitry ? » en tous cas, je faillis tomber à la renverse. Dehors, elle avait une voix fraîche mais je dus l’interrompre pour l’inviter à prendre un verre.
Un mec de ma classe entra dans le bar et vint directement devant notre table. Il parla tout de suite de notre cours de maths et de l’interro. Je m’en débarrassais rapidement. Elle me dit qu’elle le détestait, et je lui souris pour avoir dit ça. Quand elle était petite, sa grand-mère l’appelait Caillotte et le faisait encore quelques fois maintenant. « Caillotte », j’ai dit alors, comme ça, et simplement ça. Cette fois, c’est elle qui m’a sourit. Elle n’avait que deux ans de plus que moi, et alors qu’elle faisait la même chose, de sa voix fraîche elle s’est mise à me gronder gentiment parce que je séchais les cours.

Le chevreuil

Marie-Louise tenait absolument à ce que je vois ce qu’elle avait brodé – elle a insisté pour que je la suive dans sa chambre, que j’y reste un moment seul avec elle.
Touche, touche, elle a dit.
J’ai touché.
Jamais je ne t’oublierai, elle a dit.
Jamais, moi non plus, je lui ai répondu.
A midi, au réfectoire, j’étais assis à côté de François. Plus ça allait, plus il se rapprochait de moi. Tout le monde – je ne me souviens pas d’une exception – m’a demandé d’où je venais. Lorsque je disais le nom de la ville, tout le monde écoutait – peut-être que si j’avais été encore dans l’établissement le lendemain, ils m’auraient posé la même question, en tous cas aucun d’entre eux ne l’a fait durant le reste de la journée.
Une bonne partie de l’après-midi, avec Claire dans le rôle de la jolie surveillante et moi dans celui de l’assistant perdu de service, ils ont fait des jeux.
J’ai joué longtemps au baby-foot avec Thierry. C’est lui qui a gagné le plus de parties.
T’as vraiment de la chance ! disait-il parfois lorsque je marquais un but.
J’ai vraiment de la chance, oui, pensais-je – mais dans ma tête, ça n’avait rien à voir avec le baby-foot.

Un chevreuil a soudain traversé la route que j’ai prise pour rentrer chez moi. Il a bondit dans le champ et en un clin d’œil, atteint la lisière du bois. J’ai regardé, regardé dans cette direction, ralentit jusqu’à quasiment arrêter la voiture, scruté quelques secondes les profondeurs obscures du bois mais je n’ai rien vu, il n’était déjà plus là.

Oh oui, bien sûr, je suis rentré chez moi, et des chevreuils qui traversent des champs et disparaissent dans les bois, j’en ai vu beaucoup d’autres …

Les orties

C’est comme avec le vieux moulin à café de ma mère dans lequel je mettais des grains et puis je tournais la manivelle dans le sens des aiguilles d’une montre, et quand ça forçait trop, je donnais quelques petits coups dans l’autre sens pour continuer plus facilement dans le même. C’est comme avec mon cousin, quand il venait passer la journée chez moi ou que j’allais passer la journée chez lui, et qu’on jouait ensemble, ou comme avec mon autre cousin, celui de Paris, qu’une fois, j’ai bien failli battre à la course à pied mais que je battais régulièrement dans nos régates de bouts de bois sur la rivière en bas, celui avec qui j’ai découvert qu’une poule peut pondre une douzaine d’œufs en une seule journée, si toutefois, on lui laisse le temps pour ça. C’est comme avec cette partie de pêche avec mon père où j’avais trouvé le moyen de n’apporter qu’une moitié de ligne, c’est comme avec mon grand-père, avec ses sabots et ses cigarettes roulées quand il revenait des champs à midi pour manger, c’est comme avec ma mère, quand on allait en ville pour que je prenne des leçons de natation, et si elle considérait que j’avais progressé, j’avais droit à une récompense, sans exception, sous la forme d’un magazine sur le football. C’est comme avec ces putains d’orties dans la cour derrière la maison qui me piquaient les guiboles chaque été, c’est comme avec ces mêmes orties que ma mère arrachait à pleines mains et qui ne lui faisaient rien, disait-elle. C’est comme avec ce jour, je devais avoir entre vingt et vingt-cinq ans, où j’ai remis la main sur le cahier où j’avais recopié les chansons que ma grand-mère m’apprenait quand j’étais gosse, et sur lequel, ce matin, je viens encore une fois de retomber.

Assurance-vie

Martin tenait absolument à se rendre chez le coiffeur ce jour-là. Et comme il tenait absolument à se laver les cheveux avant – alors que c’était complètement idiot – il était dans la salle de bains.
Anne n’avait rien dit mais c’était clair qu’elle avait pris rendez-vous avant. Il arrêta de s’essuyer les cheveux à partir du moment où il entendit la sonnette jusqu’à celui où la fille se présenta et rentra dans le salon. Il resta dix bonnes minutes à faire semblant de se pomponner pour pouvoir les écouter. La nana venait proposer à Anne une assurance-vie et elle ne mit pas longtemps à rentrer dans le vif du sujet. Avant de sortir, il alla devant le WC, mais en y réfléchissant, il se dit qu’il était préférable de ne pas révéler sa présence à l’inconnue en faisant retentir la chasse d’eau.
Elle fut surprise quand elle le vit, surprise qu’il y ait quelqu’un d’autre dans l’appartement – il n’avait fait aucun bruit. Martin fut surpris lui aussi, mais pour la raison toute bête qu’il avait devant lui une grande fille brune pas très jolie. Et qu’il avait misé sur exactement tout le contraire au son de sa voix.
Il s’assit sur la chaise inoccupée pendant qu’Anne amenait le café qu’elle venait de proposer. La fille recommença à son intention son speech depuis le début. Martin voulut lui dire que ce n’était pas la peine, que de la salle de bains, il avait tout saisi, mais n’osa pas.
L’affaire se conclut rapidement et Martin entrevit ce qui se tramait, quelque chose d’évident, qu’il aurait dû voir depuis longtemps déjà. Cela faisait maintenant presque deux ans qu’il partageait la vie d’Anne et ce n’est que lorsque celle-ci dit à la fille que c’était lui, Martin, le bénéficiaire de son assurance-vie, qu’il commença à l’entrevoir.
La nana se mit à plaisanter. Elle dit à Martin qu’au cas où il pousserait Anne dans l’escalier, il ne pourrait pas récupérer l’argent. Il fit comme Anne : il se força à rire à ça.
Et ce furent leurs rires qui réveillèrent le chat qui jusqu’alors avait dormi sur le canapé. Et la conversation embraya sur lui.
Quelques instants plus tard, Martin était dans la rue et il se dit qu’il pourrait bien quitter Anne. Et même si cette pensée persistait encore quand le coiffeur lui tâtait la tête, elle ne fit pas de vieux os. Elle était vraiment, mais vraiment idiote.

179-186

Dans un bar à côté de l’église, j’avais la tête près des poissons rouges.
L’une des raisons pour laquelle je n’ai pas saisi immédiatement est peut-être que cette situation était hautement improbable. Après coup, je me suis dit qu’une faille avait dû s’ouvrir dans l’espace-temps, quelque chose de ce goût-là. Finalement, peu importe.
Je me suis assis à une table près du mur et j’ai commandé un demi. Je venais de la place ensoleillée et j’avais pénétré dans une salle très sombre. C’est au moment où l’écart entre les deux diminua que je découvris peu à peu la pièce dans laquelle je me trouvais. Donc, c’est là que c’est arrivé …
… C’est à ce moment-là que je me suis vu.
J’étais assis là-bas à l’autre bout. Et j’avais soixante ans et une main tremblante et elle essayait d’approcher de mes lèvres un verre de vin. J’avais aussi une veste sale, des lunettes. Il y avait de la petite monnaie éparpillée sur la table devant moi.
Il était dans les trois heures de l’après-midi d’un jour de juin.
Dans un coin de la salle, sur l’écran de télévision, des personnages se déplaçaient dans des pièces et se parlaient sans qu’aucun son ne sorte de leurs bouches. S’ils participaient d’une histoire, c’était presque impossible de la saisir.
Difficilement, je réussis à avaler ma salive afin de pouvoir demander l’heure et commander la même chose.
Si j’avais su comment m’aborder, je me serais demandé ce que je faisais là. Oui, pourquoi cet acharnement à rester dans le même coin ? Est-ce que je tenais absolument à mourir dans la ville qui m’avait vu naître ?
Le verre que l’on me servit était trop rempli et avec une infinie lenteur – qui me fit hausser les épaules – je mis le menton sur la table pour en aspirer la première gorgée.
Pourquoi tous ces gestes ridicules ? Pourquoi ce paquet de tabac sur la table ? N’as-tu pas prévu d’arrêter de fumer ? me suis-je dit.
Sans doute à la faveur de quelque nuage, l’éclairage de la salle a changé, et, considérant qu’il me restait une bonne poignée d’années pour revenir, je suis parti … en laissant la moitié de ma bière sur la table … ce que je ne fais jamais.

Le tiroir

La grosse dame blonde arrêta les pensées de Thomas qui vagabondaient sur les étiquettes de bouteilles de sirop. C’était un dimanche. Chez Paul. Elle commanda une 16 et engagea aussitôt la conversation avec Paul et les deux filles qui s’ankylosaient à l’autre bout du comptoir et petit à petit, l’effet de surprise de son entrée s’estompa quelque part sur le percolateur où Thomas posa les yeux …
… Pas question de leur tirer un bonbon ! Pour être radins, ça ils l’étaient ! Un jour, Georgette avait même couru derrière la voiture du père de Thomas pour lui réclamer vingt centimes !
La grosse dame se retourna précipitamment et Thomas suivit son regard. Un vieil homme entra en titubant. Lorsqu’il parvînt enfin jusqu’à eux, elle lui présenta Thomas comme étant son neveu. Le vieux parut très étonné. Il regarda tout le monde, mais personne ne broncha …
… Leur caisse était toujours fermée à clé et ils mettaient la clé dans un tiroir lui-même fermé. Thomas, les genoux sur un tabouret, se régalait de les voir effectuer les manœuvres entre la caisse et le tiroir.
Prends bien soin d’elle, fit le vieux à Thomas en désignant la grosse dame.
D’accord, lui répondit Thomas.
Puis le vieux s’éloigna et sa démarche fit sourire toute la gente féminine …
… Rapidement, la tactique de sa mère n’avait plus fonctionnée. Son père avait compris l’astuce sans doute. Il ne revenait pas plus vite que son fils soit avec lui ou qu’il n’y soit pas.
Paul alla servir des cigarettes. C’est ce moment que Thomas choisit pour s’en aller …
… Quand ils s’adressaient à lui, ils prenaient souvent le prénom de son père et le faisait précéder de « le p’tit ». A l’époque, ça l’énervait. Aujourd’hui, ce souvenir lui tira un sourire.

Carcassonne

Avignon.
Non.
Avignon.
Non.
Quelle raison ?
Personnelle.
Je vous rappelle.

Bob Dylan ( Time out of mind ), Lisa Germano ( Happiness ), The Grateful Dead ( Aoxomoxoa ), Janis Joplin ( Pearl ), James McMurtry, deux albums ( Too long in the wasteland et Where did you hide the body ? ), Pink Floyd ( Wish you were here), Popa Chubby ( Booty and the beast ) et Neil Young ( Rust never sleeps), voilà ce qu’il avait écouté pendant le trajet.
Il pénétra dans la ville et la traversa entièrement. Quand il en ressortit, il tomba sur un hôtel de sa chaîne habituelle et y prit une chambre. Il n’y resta qu’un petit quart d’heure, le temps de déposer ses affaires.
Il descendit son vélo de sa voiture, l’enfourcha et se laissa glisser doucement vers le centre-ville. Il se balada au hasard des rues jusqu’à ce que la nuit le saisisse. Il était vingt-deux heures trente quand il rentra. Plusieurs fois, il s’était surpris à siffloter. Il prit une douche, regarda la télé une petite heure et s’endormit.
Le lendemain, il continua. Après avoir déjeuné en ville, il passa l’après-midi principalement à la cité médiévale. En début de soirée, il acheta un bracelet à l’entrée. Ce fut la vendeuse qui le lui attacha et à cette occasion, ils échangèrent un sourire. Il rentra à son hôtel plus tôt que la veille, regarda la télé plus longtemps. Il avait repéré l’adresse dans la journée.
L’avant-dernier jour, il se dit que ce serait une bonne idée de quitter Carcassonne. Il partit donc. Sans destination précise. A un moment, il prit la décision de rouler comme ça jusqu’à ce qu’il ne puisse plus aller plus loin, et c’est de cette manière qu’il atterrit à Narbonne Plage.
Il se gara et alla marcher sur le sable. Il slaloma entre les gens, les couples et leurs enfants. Finalement, il revînt à sa voiture et sortit son vélo. Il fit comme ça des allers-retours sur la promenade. Mais ça ne dura pas longtemps. Il n’en put soudain plus. C’était en quelque sorte comme si tout ce « vide » autour de lui voulait absolument changer de nom et se faire appeler désormais « absence ». Il repartit aussitôt.
La nuit, s’il rêva, il ne se souvînt de rien à son réveil. Il rendit la clé de la chambre aux alentours de neuf heures. Il se dit qu’il était préférable de ne pas prendre de petit-déjeuner.
Il s’arrêta dans une librairie et acheta un plan de la ville. Il le rangea dans la poche avant de son sac à dos. Alors qu’il était resté trois jours à Carcassonne, il fit ce pourquoi il y était venu juste avant d’en partir.
Sur le trajet du retour, il écouta exactement les mêmes disques qu’à l’aller, finissant bien sûr par l’Aoxomoxoa du Grateful Dead.

L’herbe coupée

Tom trouva son père dans le champ où celui-ci coupait de l’herbe. Le soleil qui traversait les arbres faisait une tache de lumière un peu plus loin derrière lui. Tom pensa à une île. Il pensa aussi que ces choses-là en général, quand on s’en aperçoit, c’est le moment qu’elles choisissent pour disparaître.
Un tas d’herbe mêlée de trèfle avait déjà été coupée. Tom la prit par brassées pour la déposer dans la brouette. Son père continuait lentement et régulièrement à donner de la faux. Lorsqu’il eut fini de ramasser, Tom alla sous l’un des pommiers. Son père s’arrêta et le regarda.
Qu’est-ce que tu viens faire ici, Thomas ?
Je viens t’aider.
Ta mère n’a pas besoin de toi ?
Non, elle n’a rien dit.
Tu as quelque chose à me dire, alors ?
Non, rien. Je ne vois rien du tout.
Tu en es sûr ? fit son père. Puis il reprit son travail.
Tom voulut s’asseoir, mais ne le fit pas. Il se dit que s’il l’avait fait, son père lui aurait dit : « Ne t’assieds pas à cet endroit, il pourrait y avoir des vipères. »
Tonton est là, tu sais.
Oui, je sais.
Il est là pour les foins.
Oui. Vous allez commencer demain.
Son père allait s’arrêter pour battre sa faux, mais après avoir jeté un coup d’œil à la brouette et à ce qu’il avait coupé à l’instant, il changea d’avis, jugeant qu’il y avait assez d’herbe pour quelques jours. Tom remplit la brouette. Son père alla récupérer la pierre dans la corne au pied du pommier, accrocha le tout à sa ceinture.
Faut la mettre dans la grange ?
C’est bon, tu peux rentrer.
Mais je peux la ramener.
Oui, je sais.
Le père de Tom tassa l’herbe, posa la faux par-dessus, empoigna la brouette et commença à la faire rouler péniblement dans le chemin. Tom sauta à travers le petit buisson en évitant les orties, puis il finit par suivre son père à la trace. Ils se retrouvèrent bien vite tous les deux sur la route menant à la ferme. Quand Tom jeta un regard derrière lui, il ne vit plus ni l’île de lumière, ni les deux pommiers.
Va à la maison, voir ta mère et ta grand-mère.
D’accord.
Et dis à ta mère qu’elle sait où me trouver.
D’accord. Je lui dirais.

10 Zico

Aux coups contre la porte, Tom rejoignait sa chambre. Lorsque les gens s’étaient installés dans la salle à manger et que la conversation avait commencé, il ouvrait la fenêtre avec une infinie précaution. Alors, il sautait dans la cour.
En règle générale, il se rendait dans le champ que ses parents appelaient « la terre plate ». C’est là, précisément, qu’il commença à organiser un championnat de football.
Son équipe le remporta trois années consécutives ; il marqua des buts dans chacune des finales ; exploit exceptionnel : la troisième année, il pulvérisa le record de buts sur l’ensemble de la compétition, avec 34 réalisations. Malheureusement, c’est cette même année qu’il dut mettre un terme définitif à sa carrière à même pas quinze ans.

Papiers en ville

Avec ma mère, on est loin de tout.
Alors, comme ce jour-là, quand la voiture est en panne et qu’il y a des papiers urgents à faire en ville, c’est la panade. Ma mère dit souvent : « Ce que ça peut être chiant d’être dépendants des autres ! » et là, pour une fois, je suis bien d’accord avec elle.
Ce matin-là, je n’aimais pas plus Paul que les autres matins, mais comme les autres matins, il avait lui, une voiture qui démarrait. « C’est un brave homme » dit souvent ma mère. Franchement, c’est vrai qu’elle aurait tort de s’en plaindre, vu qu’il est toujours prêt à lui rendre service. C’est rare qu’il lui refuse quoi que ce soit. Cela dit, c’est marrant, parce qu’il y a des fois, ça lui fait vraiment mal à la gueule et je suis sûr qu’il pense non quand il dit oui, c’est les fois où rendre service à ma mère signifie aussi ME rendre service.
Paul. Ah Paul ! Sacré Paul ! On dirait un vieux garçon, alors que la vérité c’est que tout connement, il est séparé de sa femme. Et je peux vous dire … très susceptible sur le sujet. Le mieux, je crois, c’est de ne pas lui en parler du tout, parce que j’ai vu la tête qu’il faisait quand ma mère à tenter le coup. La seule fois.
Il y avait une dizaine d’années qu’ils étaient venus s’installer dans le village et tout avait l’air de gazer et puis, il y a de ça une petite année, subitement, clic-clac patatrac, la belle a fait ses valises. « Il y a un autre homme » disait ma mère. Je répondais rien, sinon souvent que j’en avais rien à foutre. Mais si maintenant j’analyse objectivement la situation, je pense qu’elle était bien trop bien pour lui.
Contrairement aux autres personnes qui ne peuvent pas me piffer dans le village, ce crétin ne rechigne pas à m’adresser la parole. Sauf, merci mon Dieu, ce matin-là … pendant tout le trajet, il s’est contenté de lisser en vain une mèche de cheveux rebelle en me donnant ses petits coups d’œil par-dessus ses petites lunettes.
Il m’a largué devant la gare pour aller à son boulot. Il m’a craché un « Bonne journée ! », que je lui ai aussitôt renvoyé.
Après son départ, je suis entré dans le hall. J’ai pris une barre chocolatée au distributeur.
Paul. Ce bon, ce brave Paul. Il ne m’aime pas, c’est un fait, mais ce qu’il ne sait pas, c’est à quel point il ne m’aime pas. Vu que je suis ressorti quasi aussitôt de la gare pour aller retrouver la raison pour laquelle il pourrait bien me foutre la plus belle trempe de ma putain de vie. Et en attendant ce jour, qui pourrait bien ne pas tarder, quand j’ai ouvert la porte, j’ai lancé :
« Devine qui m’a amené en ville, tout à l’heure ! »



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