Un soupçon d’amour

Bardel a fini sa carrière dans l’armée comme colonel, c’est ce que les collègues disent en tous cas et c’est comme ça qu’ils le surnomment : le colonel. Lui, il semble qu’il n’en parle jamais ; il faut bien dire aussi qu’il n’est pas très bavard. Quand on le remplace, il ne dit rien, à croire qu’il ne se passe jamais rien la nuit quand il est de service. Quand c’est l’inverse, il écoute les consignes et le plus qui va sortir de sa bouche c’est : Bien. Okay.
Alors je ne sais plus quelle connerie Guillaume a pu dire ce jour-là pour que d’un seul coup, Bardel se mette à nous parler de l’Indochine.

Guillaume et moi, nous ne nous regardons pas mais nous sommes aussi surpris l’un que l’autre.
Là-bas, dit Bardel, les filles faisaient n’importe quoi pour de l’argent. A l’époque, ça devait coûter un ou deux dollars. Sur la somme, il ne se souvient plus bien. Mais il se rappelle une fille en particulier. Et de nous décrire par le détail ce que cette fille faisait … « Et les mains aussi », fait-il.
Il hoche la tête, marque un silence, nous sourit.
Et puis il continue : et je ne pourrais dire si ce qu’il raconte est la vérité ou s’il est, comment dire, mû par son succès, mais les images de cette fille en particulier qu’ils nous propose sont de plus en plus obscènes. Nous sommes pourtant, Guillaume et moi, des adultes depuis un bon moment, nous sommes en couple ou nous l’avons été en tous cas mais devant Bardel, nous voilà tous les deux comme des enfants qui tombent pour la première fois sur un film porno.
Finalement, notre colonel lève le bras, le poing serré, le coude sur le ventre. Il rit, d’un rire indescriptible. « Elle faisait ça souvent », conclut-il.

Lorsque nous revenons de notre ronde, nous le trouvons assis dans le même fauteuil. C’est le Bardel que nous connaissons : muet, le visage impassible. Il flotte une forte odeur dans la pièce. Il est en train de feuilleter le livre que je vois traîner depuis longtemps sur la table. Son titre est Un soupçon d’amour. Sur la quatrième de couverture, une publicité pour un café.

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