La Valette

Elle ouvrit la porte et entra dans le bureau. Il la regarda s’approcher. Une démarche unique, une fluidité. Il pensa : « Il faut que je me souvienne de ne jamais marcher à ses côtés. » Elle tendit la main ; ses yeux lui firent tout de suite tendre la sienne. Elle y laissa tomber le trousseau de clés sans un mot.

Quoi ? Cosa voglio ?
Je veux plus de lumière !
More light ! Mehr licht ! Mehr !
Tank you ! Merci, es bueno …

Ils étaient sous l’éclairage tamisé d’une salle de billard. Il écoutait l’insupportable voix de Luigi, qui face à lui, les coudes sur la table, lui servait une improbable soupe à propos de sa sœur, une habituée du tapin. Sa patience arrivait à sa limite. Heureusement, il n’eut à faire qu’un seul claquement de langue et l’Italien en vint miraculeusement au fait.
Le détective répéta à haute voix les principales informations quand Luigi eut fini : « Camarini, vendredi, l’angle d’Essex et Grand Street, 21 h, une Buick. » Puis il finit d’un trait son pur malt et sortit de la salle, son chapeau plus que jamais vissé sur le crane.

J’ai une nouvelle fois dans les yeux
Cette petite histoire de Charlyn
Qu’une personne m’avait murmuré
Que je pensais bien avoir enterrée

Il ramait sous la brume, sa tête lourde comme l’enclume, ne favorisait pas beaucoup sa prétention de voir clairement la situation.

Elle était entièrement nue
Et complètement perdue
A l’un des coudes sablonneux
De ce ruisseau du cygne
Les pieds dans la rosée
Et le corps dévoilé
Par le champ pernicieux
Des phares d’une Dauphine

L’empaffé, qui quelques instants auparavant avait viré sur la gauche, devait penser l’avoir semé. Mais il ne tarda pas à le rejoindre à un feu. « Tu crois que je ne connais pas la ville, mon pote ! » Il ne l’avait pas repéré cette fois. « Se croit seul au monde, ce con ! » Il réajusta son chapeau, s’alluma une autre cigarette et continua de le suivre à bonne distance. « Je sais où tu veux en venir, trouduc, ne t’en fais pas … ou plutôt si, tu devrais. »
Le zig le mena tout droit où il fallait.

On m’a dit qu’à Mdina
Le silence est en ruines
Du Palais Vilhena
A la Rue St Augustine

Mais cela aussi est loin
Je n’entends plus très bien

Mr. Jenkins, est-ce un soupçon de peur que je lis sur votre visage ? Vous n’allez pas me dire que tout cela vous effraie, que vous n’êtes pas en mesure de …

Le tremblement de l’assiette
Pantoufles aux pas traînant
Moi, dernier chevalier vivant
Dans ces couloirs geignant
De cette ville de La Valette

Tout d’abord, je crois que vous faites erreur, je ne suis pas Mr. Jenkins. Et puis, sachez une chose, des cloches de votre espèce qui ont de la glaise à la place du cerveau, c’est pas la première fois qu’il m’en tombe dans les pattes. Jusqu’à aujourd’hui, j’ai toujours réussi à m’en dépatouiller, alors je ne vois aucune raison pour que ça ne se passe pas pareil cette fois-ci alors … pourquoi aurais-je peur de la suite des événements ? Je sais ce que j’ai à faire. Comment je dois gérer tout ce bordel. Et comme disait mon père, paix à son âme : « C’est net et sans bavures ».

( Ce texte doit beaucoup au roman V. de Thomas Pynchon et à ceux de Dashiell Hammett que j’ai lu, parmi lesquels Le faucon maltais ).

5 commentaires à “La Valette”


  1. 0 Célestine 7 juin 2017 à 17 h 42 min

    Tu nous invites à traverser ce teaser un peu fou,
    de Malte à malt…
    Et ça s’entrechoque
    Et ça interpelle
    comme le jour de nos fiançailles
    Et ça interroge
    mais jamais n’indiffère
    comme le jour de nos fiançailles
    ¸¸.•*¨*• ☆

    Répondre

  2. 1 V.s. 7 juin 2017 à 20 h 46 min

    Merci de ce commentaire, Celestine, qui lui aussi m’interpelle, me fait penser à ce jour de nos fiançailles. Quelque soit notre histoire, il faudrait prendre les choses comme elles viennent, sans jamais trop se poser de questions, comme dit la chanson.
    Bises.

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  3. 2 Eeguab 9 juin 2017 à 13 h 04 min

    Bonjour Patrick et bravo pour ce texte qui reste mystérieux. Si Hammett a fait mes délices, et pas seulement avec son faucon, j’ai abandonné Pynchon après quelques pages, voire quelques lignes de je ne sais quel roman.

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  4. 3 Eeguab 9 juin 2017 à 13 h 27 min

    Rebonjour Patrick. C’est bien volontiers que je me permettrai de t’offrir mon exemplaire 10-18 des Sept messagers (plus une vingtaine d’autres nouvelles). Faire découvrir Dino sera pour moi un plaisir et je sais qu’il sera en bonnes mains. Si tu veux en privé m’envoyer une adresse postale… A bientôt.

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  5. 4 V.s. 9 juin 2017 à 21 h 33 min

    Merci Claude. Toujours un plaisir de lire les grands maîtres du polar. Pour Pynchon, je comprends parfaitement ses détracteurs ou ceux qu’ils n’intéressent pas, ses livres sont tour à tour passionnants, ennuyeux, obscurs, époustouflants.
    Je te réponds par mail pour ta proposition.
    A bientôt.

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