Vous pouvez descendre maintenant

Je n’attends pas. J’ai juste le temps de m’asseoir, de poser mes yeux sur une affiche où l’on voit une énorme cigarette au-dessous de l’inscription « Portrait d’un assassin », que la porte s’ouvre.
Bonjour Monsieur, fait la fille qui apparaît. Elle ne dit rien d’autre, ne demande rien de plus, persuadée que je suis la bonne personne.
Je tiens tout de même à préciser : « Je suis Mr Morteau, bonjour ». Ce sont mes premières paroles de la journée.
Oui, fait-elle en s’écartant et me laissant le passage, allez-y, entrez.
J’entre, puis j’attends qu’elle me prie de m’asseoir pour le faire.
C’est une visite de reprise, c’est bien ça ? demande-t-elle en prenant place de l’autre côté du bureau en face de moi.
C’est une nouvelle secrétaire. Cela fait plusieurs années que je viens et c’est la première fois que je la vois. Elle doit avoir dans les vingt-cinq ans. Et elle est magnifique. Ses courbes sont absolument fascinantes. Je me dis que je prendrais bien tout mon temps pour les dessiner ! Mais comme un aveugle, il me faudrait en suivre le contour du bout des doigts !
J’observe le verso – à défaut du sien ! – de la fiche qu’elle vient de se mettre à consulter et ça ne m’apprend rien. Elle y note rapidement quelque chose puis lève les yeux sur moi d’un air interrogateur.
Ah, oui, fais-je me souvenant soudain qu’elle m’a posé une question et que je n’y ai pas répondu, non, j’étais en arrêt pendant plus de quinze jours, alors …
Bien, d’accord, m’interrompt-elle.
Je saisis. Une visite médicale consécutive à un arrêt, c’est effectivement ce qu’on peut appeler une visite de reprise. C’est vrai ! Effectivement ! Cela tombe sous le sens ! Oui, effectivement, dis-je.
Elle a la main sur sa souris, clique plusieurs fois, tape deux ou trois choses. J’imagine qu’elle enregistre sur ma fiche numérique ce qu’elle vient précédemment d’ajouter sur sa version papier.
Et sa tête est relevée. Et elle regarde l’écran. Et l’ordinateur étant sur un bord du bureau, elle m’offre son profil … Et c’est comme ça …
Je me demande comment c’est possible. Je me demande aussi comment j’ai pu ne pas le remarquer tout de suite, en entrant, dès l’instant où j’ai posé les yeux sur elle. Je la regarde. Je la regarde maintenant tellement que je crois que je ne vais pas pouvoir détacher mes yeux de son visage. J’ avale ma salive.

Y a-t-il eu des changements depuis votre dernière visite ? demande-t-elle.
Non.
Ai-je été malade ? Suis-je actuellement sous traitement ? D’autre arrêt hormis celui-ci ? Je réponds « non » à toutes ses questions. Est-ce que je fume ? Je dis que je fume, que je viens de recommencer. Combien de cigarettes par jour ? Quelque part sur la fiche qu’elle a devant les yeux, doit être inscrit le chiffre « quinze ». Je dis « quinze » et elle note ça.
Ses nombreux bracelets tintent sur la table avec les mouvements de sa main. Je regarde ses cheveux, son nez, ses oreilles, je regarde sa bouche, je regarde le fin duvet sur ses avant-bras, je regarde ses mains, ses doigts. Et très vite, je ne peux plus le supporter. Je ne peux plus supporter de la regarder. Alors je tourne la tête vers la rangée de tiroirs sur ma gauche sous la fenêtre et lit quelques étiquettes.
Vous voulez bien maintenant regarder dans l’appareil ? dit-elle en indiquant celui devant moi.
Oui, dis-je. Je déplace légèrement ma chaise.

Je lis toutes les lignes du bas, je lis toutes les lettres.
C’est parfait, s’exclame-t-elle, avec un enthousiasme tout professionnel, vous avez une vue excellente !
Elle lève cette fois les yeux dans ma direction. Souhaitez-vous une analyse d’urine ? fait-elle sans transition.
Non, je fais tout de suite.
Elle note quelque chose sur ma fiche papier puis tape quelque chose sur l’ordinateur. Et ses bracelets tintent encore.
Vous travaillez dans le bruit ? demande-t-elle.
Je suis surpris par sa question. Je mets un moment pour répondre : « C’est vrai, ça m’arrive parfois. »
Vous allez prendre le casque … commence-t-elle.
Mais la plupart du temps, ce n’est pas le cas.
Vous allez prendre le casque qui se trouve devant vous et le mettre, s’il vous plait, continue-t-elle, ignorant ma remarque, au bout d’un instant vous allez entendre une série de sons, à chaque son, vous appuierez sur l’interrupteur qui se trouve sur le fil.
D’accord, je fais, docilement.
Je prends le casque et le place sur mes oreilles. Je repère l’interrupteur, le cale dans ma paume, mon pouce dessus prêt à appuyer.
Le premier son ne vient pas, je plisse les lèvres et j’attends encore. Finalement, je dis quelque chose et je dois le dire plus fort que je ne l’aurais souhaité. Alors qu’elle était retournée à l’écran de son ordinateur, la secrétaire repose les yeux sur moi. Elle se met à sourire, mais choisit de ne rien dire.
C’est sans aucun doute cet instant-là qui est le plus insupportable. J’ai une nausée qui vient du fond de moi, qui finit en une aigreur dans la bouche. Je me dis que si ce premier son n’arrive pas tout de suite, je vais arracher ce foutu casque, me lever et partir sur le champ. Mais bien sûr, le voilà, aigu, infime … Je soupire, baisse la tête, appuie finalement sur l’interrupteur. Ce premier son est aussitôt remplacé par un second, différent …
Très bien, fait la secrétaire à la fin du test, un mince sourire traînant encore sur ses lèvres.
Je retire le casque de mes oreilles et le repose sur le bureau.
Je suis désolée, j’ai oublié de vous faire faire quelque chose, fait-elle, prenant un petit air contrit et me désignant de nouveau de sa main ouverte l’appareil de vue. Sur la ligne du bas, une lettre est différente, pouvez-vous dire laquelle est-ce ?
On dirait des préparations pour microscope. Ce sont en fait de grandes lettres de différentes couleurs en filigrane sur un fond moucheté de différentes couleurs. Le c, je fais, au bout de quelques secondes.
Elle ne dit rien mais après un claquement dans l’appareil, d’autres préparations apparaissent, d’autres lettres apparaissent en filigrane.
Le a, je fais.

Torse nu dans le bureau contigu, perché, assis sur le lit médical, on me prend la tension et on m’annonce le résultat. Quand on me demande ce qui se passe, je secoue la tête sans rien dire. Quand on me demande comment je vais en ce moment, je grimace et dis que c’est comme d’habitude. Quand on le cherche, je baisse le regard. Quand on me dit que je ne parais pas trop en forme, je ne réponds rien.
La nausée revient. Elle est d’une telle intensité que je tressaille. Je parviens tout de même à la contenir, peut-être en fermant les yeux un court instant.
Bon, sourit-on, vous pouvez descendre maintenant.
J’obéis, posant le pied sur le petit escabeau.

Je suis le long couloir. Dévale l’escalier. Le plus rapidement possible, il me faut retrouver l’air extérieur. Un long moment, je reste immobile sur le trottoir. J’ai en moi beaucoup de choses paradoxales. Je ne sais pas.
Je sors mon paquet de cigarettes et m’en allume une.

Tu vas t’installer là-bas ? avais-je demandé.
Oui, le plus tôt possible.
Elle avait planté sa cuillère sur la table et la faisait tourner en la regardant. Une pensée l’avait soudain fait sourire.
Seulement trois jours, ça n’a pas mis longtemps, avait-elle dit.
Ah … avait été ma seule réponse.
Je me souvenais parfaitement combien, quelques huit ans plus tôt, moi, j’avais mis de jours avant de sortir avec elle.

2 commentaires à “Vous pouvez descendre maintenant”


  1. 0 Célestine 25 juil 2015 à 20 h 49 min

    Histoire vécue ? Ou fiction ? On se pose des questions sur ce personnage qui semble perturbé…
    Va-t-il se consoler avec la petite secrétaire ? ;-)
    ¸¸.•*¨*• ☆

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  2. 1 villaseurat 26 juil 2015 à 11 h 34 min

    Coucou Celestine. Ce n’est pas du vécu à proprement parlé. Mais je suis très troublé quand je capte une ressemblance avec les filles que j ai aimées ( ça peut être un simple détail ). Après j ai trouvé marrant de mettre la visite médicale. Vous avez une vue excellente, Monsieur. C’est la version optimiste dont tu parles a la fin. Pourra-t-il être consolé ?

    Répondre

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