179-186

Dans un bar à côté de l’église, j’avais la tête près des poissons rouges.
L’une des raisons pour laquelle je n’ai pas saisi immédiatement est peut-être que cette situation était hautement improbable. Après coup, je me suis dit qu’une faille avait dû s’ouvrir dans l’espace-temps, quelque chose de ce goût-là. Finalement, peu importe.
Je me suis assis à une table près du mur et j’ai commandé un demi. Je venais de la place ensoleillée et j’avais pénétré dans une salle très sombre. C’est au moment où l’écart entre les deux diminua que je découvris peu à peu la pièce dans laquelle je me trouvais. Donc, c’est là que c’est arrivé …
… C’est à ce moment-là que je me suis vu.
J’étais assis là-bas à l’autre bout. Et j’avais soixante ans et une main tremblante et elle essayait d’approcher de mes lèvres un verre de vin. J’avais aussi une veste sale, des lunettes. Il y avait de la petite monnaie éparpillée sur la table devant moi.
Il était dans les trois heures de l’après-midi d’un jour de juin.
Dans un coin de la salle, sur l’écran de télévision, des personnages se déplaçaient dans des pièces et se parlaient sans qu’aucun son ne sorte de leurs bouches. S’ils participaient d’une histoire, c’était presque impossible de la saisir.
Difficilement, je réussis à avaler ma salive afin de pouvoir demander l’heure et commander la même chose.
Si j’avais su comment m’aborder, je me serais demandé ce que je faisais là. Oui, pourquoi cet acharnement à rester dans le même coin ? Est-ce que je tenais absolument à mourir dans la ville qui m’avait vu naître ?
Le verre que l’on me servit était trop rempli et avec une infinie lenteur – qui me fit hausser les épaules – je mis le menton sur la table pour en aspirer la première gorgée.
Pourquoi tous ces gestes ridicules ? Pourquoi ce paquet de tabac sur la table ? N’as-tu pas prévu d’arrêter de fumer ? me suis-je dit.
Sans doute à la faveur de quelque nuage, l’éclairage de la salle a changé, et, considérant qu’il me restait une bonne poignée d’années pour revenir, je suis parti … en laissant la moitié de ma bière sur la table … ce que je ne fais jamais.

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