Papiers en ville

Avec ma mère, on est loin de tout.
Alors, comme ce jour-là, quand la voiture est en panne et qu’il y a des papiers urgents à faire en ville, c’est la panade. Ma mère dit souvent : « Ce que ça peut être chiant d’être dépendants des autres ! » et là, pour une fois, je suis bien d’accord avec elle.
Ce matin-là, je n’aimais pas plus Paul que les autres matins, mais comme les autres matins, il avait lui, une voiture qui démarrait. « C’est un brave homme » dit souvent ma mère. Franchement, c’est vrai qu’elle aurait tort de s’en plaindre, vu qu’il est toujours prêt à lui rendre service. C’est rare qu’il lui refuse quoi que ce soit. Cela dit, c’est marrant, parce qu’il y a des fois, ça lui fait vraiment mal à la gueule et je suis sûr qu’il pense non quand il dit oui, c’est les fois où rendre service à ma mère signifie aussi ME rendre service.
Paul. Ah Paul ! Sacré Paul ! On dirait un vieux garçon, alors que la vérité c’est que tout connement, il est séparé de sa femme. Et je peux vous dire … très susceptible sur le sujet. Le mieux, je crois, c’est de ne pas lui en parler du tout, parce que j’ai vu la tête qu’il faisait quand ma mère à tenter le coup. La seule fois.
Il y avait une dizaine d’années qu’ils étaient venus s’installer dans le village et tout avait l’air de gazer et puis, il y a de ça une petite année, subitement, clic-clac patatrac, la belle a fait ses valises. « Il y a un autre homme » disait ma mère. Je répondais rien, sinon souvent que j’en avais rien à foutre. Mais si maintenant j’analyse objectivement la situation, je pense qu’elle était bien trop bien pour lui.
Contrairement aux autres personnes qui ne peuvent pas me piffer dans le village, ce crétin ne rechigne pas à m’adresser la parole. Sauf, merci mon Dieu, ce matin-là … pendant tout le trajet, il s’est contenté de lisser en vain une mèche de cheveux rebelle en me donnant ses petits coups d’œil par-dessus ses petites lunettes.
Il m’a largué devant la gare pour aller à son boulot. Il m’a craché un « Bonne journée ! », que je lui ai aussitôt renvoyé.
Après son départ, je suis entré dans le hall. J’ai pris une barre chocolatée au distributeur.
Paul. Ce bon, ce brave Paul. Il ne m’aime pas, c’est un fait, mais ce qu’il ne sait pas, c’est à quel point il ne m’aime pas. Vu que je suis ressorti quasi aussitôt de la gare pour aller retrouver la raison pour laquelle il pourrait bien me foutre la plus belle trempe de ma putain de vie. Et en attendant ce jour, qui pourrait bien ne pas tarder, quand j’ai ouvert la porte, j’ai lancé :
« Devine qui m’a amené en ville, tout à l’heure ! »

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